dimanche 5 avril 2015

Polyphonie et/ou Expérience d'Ecriture automatique



- Comment voler à demain les quelques heures d'aujourd'hui ?

- "Comment suspendre le vol du temps de demain ?"

- Comment calmer la douleur lancinante des petites voix ?

- "S'assurer que cette "petite voix" n'est pas une figure intérieure de notre propre douleur. Et ensuite regarder l'autre dans son être, en soi-même, afin de mieux percevoir le son réel de sa souffrance."

- Sur la douleur mienne, il y a comme une éclosion. Une vraie. Elle est bien là mais comme une strate de vie. Apaisée.
Une promesse.

- "En faisant en sorte que ces voix deviennent grandes, très grandes et qu'elles portent dans l'au-delà des murailles invisibles du temps. "

- "Je suis là."

- Je sais que vous êtes là et vous m'êtes précieux. Pour ce que vous êtes. Et non pas seulement pour ce que vous m'êtes.

- Il y a des moments, malgré une emplitude de vie toujours renouvelée, où faire grandir des voix, en faire des forces porteuses est titanesque.

- "Oui, titanesque mais seulement à cause du mal de crâne..."

- Pourquoi des points de suspension après crâne ?
Vous avez toujours cette propension à voir en l'autre un imposteur.

 - " Le crâne, c'est le siège de la réflexion. Avoir mal au crâne, c'est comme si on avait mal à l'idée en quelque sorte. D'où les trois petits points...
La question de l'imposture demeure toutefois très très intéressante et pertinente. Le crâne est-il d'abord le lieu de la réflexion ou bien l'organe physiologique où s'élaborent les concepts abstraits de même que les pulsions charnelles ? Il faut rayer les mentions inutiles, gommer l'imposture qui remet en question la possibilité même de l'idéal. Mais j'arrête là. Trois petits points."

Dialogue avec E.El Bahri, écrivain.

Et puis ...


L'idéal. Un idéal, en effet et puis un temps. Les mots doivent respecter leur signifiance sinon c'est un coup sur la tête du Beau. Les mots, l'air vivifiant et une énergie inexpliquée. J'ai les mots, ils viennent à moi, une ondée de vie qui me fait voir que chaque jour est une éternité. Alors ne jouons pas avec les mots, ils sont par trop nécessaires, respiratoires. Les mots signifient comme l'air anime comme le Beau fait aimer. Et j'ai aimé les mots à travers Lui. Lui qui les rêva très tôt comme seule alternative, comme champ de coquelicots, comme tulipes naissantes et comme fleurs d'amandiers. Il partit tout rempli d'eux et de folies. Lui, le grain du lobe, le rire perlé et la rage d'aimer.

Et puis au milieu de l'obscurité, vinrent d'autres mots et un être complexe ou tout aussi complexe ou différemment complexe. Un être de hurlements, d'excès et de tendresse. Un être d'inconscience et de conscience. Et les mouettes et des échanges muets, des regards en direction de l'océan et de l'ordonnancement et surtout des mots. Beaucoup de mots et une perception fine et étirée. Une sensibilité et une science instinctive des choses. Un être de rire sur le seuil de la vie car pétri d'idéaux. Et puis des mots mais des mots fantasques et difficiles de maïeutique, extorqués quelquefois, forgés d'autres, absents par moments. Une bataille interne semble-t-il ... Un besoin des mots pour cet être heurté, oublié, ballotté, retrouvé, repoussé, repris, arraché, occupé, aimé, appelé, avec un large sourire de dernière minute ... Un enfant auquel les mots échappent les jours de pluie pour devenir volume à l'oreille.
Tes mots te sauvent aujourd'hui au milieu de l'absence, tes mots ont appelé une voix de calme, de paix et de Beau. Mais une voix difficile d'exigences et d'authenticité. Une voix pour qui les mots ont une signifiance religieuse. Alors pèse les mots comme tu sais le faire et ne pas le faire car les mots sont vecteur de vie dans le chaos de sa pondération.

mardi 31 mars 2015

Salammbo-L'Émeraude, J.Ben O.



A la mémoire d'une Dame que j'ai eue le bonheur de connaître et d'aimer.

Belle, élégante et lumineuse d'intelligence. Une Dame et puis une vie et une jeune fille devenue Dame et des Hommes et du génie. Sa progéniture.
Une Dame-Lumière que j'ai tout naturellement aimée. Et ce fut court. Ses mots résonnent de vie : "l'organisation" et puis les siens afin qu'ils puissent Être. Une vie à tout mettre en place dans l'élégance et la structure. Une fumée, la vie. Car partir est d'une promptitude ingrate et insensée.
Une Dame que j'ai rêvée Amie et interlocutrice et proche et riche de vie et d'enseignements. Partie et avec un parcours, tout un parcours, des rebondissements, du bonheur et des peines comme nous tous. La vie d'une femme, la vie d'une mère.

L'image d'un regard clair et presque doré, assise dans sa voiture à savourer une glace avec la nostalgie et le regard attristé de celles qui furent très belles. Elle partit belle et sa voix résonne encore dans les oreilles de celle qui transcrit et qui aima jusqu'à sa texture reproduite, sans qu'elle le sache. Ou peut-être le sait-elle ?

L'espoir d'avoir pu, peut-être, lui avoir fait entrevoir la porte des possibles. Cette Dame qui malgré la Brisure du Gratuit continua à chérir jusqu'à la porte de l'oubli. L'oubli de l'Être et l'envol vers le je-ne-sais-quoi.

Sachez que vous avez été brillante jusqu'au bout, un " air juvénile" et le "nous avons besoin de vous" que le scribe, femme comme vous, s'autorisa. Elle pensait que vous alliez revenir et que des liens de mots se tisseraient, que des liens d'affect se feraient, que de force vous resterez, vous lutterez. Pour les vôtres d'abord et pour l'aura que vous avez eue sur elle, votre scribe aujourd'hui.

La mort est hideuse de méchanceté ou peut-être avez-vous voulu partir de plein gré ?

Fragrance de vie, je vous porte, tous les jours, au sortir de la nuit.


jeudi 19 mars 2015

El Massar


Il y a quelque temps déjà et, précisément, après les législatives, j'ai été conviée par Mohsen B. à une réunion à la section banlieue Nord d'El Massar. Un parti que je trouve droit, juste et vrai et dont les leaders ont, tout particulièrement, sous la troïka, fait montre d'une intelligence et d'un pointillisme hors du commun, de surcroît en comparaison avec tout ce que l'on a pu voir et entendre durant trois ans, naïveté, malhonnêteté, opportunisme, vulgarité, autoritarisme et j'en passe. J'ai une affection et une sympathie toutes particulières pour Ahmed Brahim, son engagement, son honnêteté, on reste toujours l'apprenant de son professeur d'ailleurs, mais mon respect à l'égard de ce parti, mon attachement à ses valeurs, ma profonde conviction de son honnêteté est le résultat d'une réflexion mûrie et d'une certitude profonde.
Le Doyen Fadhel Moussa était attendu et l'objectif était de réfléchir à l'échec cuisant d'El Massar aux élections, d'essayer de comprendre la fragilité du parti, la faiblesse de la campagne ...
Si Fadhel Moussa arrive à l'heure, avec son élégance et sa discrétion habituelles, l'homme est respecté de tous au sein d'El Massar et par bon nombre de Tunisiens : la sobriété, le mot juste et l'honnêteté intellectuelle et politique. Du charisme à en revendre et du charisme tout naturel. Parce que le fabriqué existe comme chacun sait. Pour ceux qui voient mal.
Étaient de l'assemblée Moez Karoui, membre du conseil central, la députée Selma Mabrouk, membre du bureau politique, Naceur Yahia membre du bureau politique, Mohsen B, membre du conseil central, des adhérents et des sympathisants comme moi en mal de famille politique vraie et à cheval sur ses valeurs. Mohsen B. est de toutes les implications, organisateur, interventionniste, fidèle des fidèles, afficheur ... A ma remarque personnelle concernant son parcours, sa sincère adhésion, il me répond par un simple : " J'apprends ". De la simplicité chez les massaristes et un désir d'authenticité. Cela me convient parfaitement, je n'aime pas les caciques ni les partis industrie et testostérone.
M. Le Doyen était très déçu. Peut-être même plus. Trois années de présence et de présence effective, d'implication. Samir Taieb, Selma Baccar et d'autres.
Slim Riahi qui passe et quasi en tête. " Aucune commune mesure, fis-je remarquer, chacun garde sa place et son aura ou " sa thune " parce que d'aura chez Slim Riahi, c'est quand même un peu difficile". Et c'est là où je me dis en mon for intérieur que l'honnêteté ne paye pas dans le monde de la politique spectacle et finances. Et la Tunisie y est, les hommes d'affaires ont compris que la politique est au-delà de la puissance trébuchante, bien au delà et l'ultime geste de ces puissants est d'y mettre un pied, voire deux ou plus ...
Le Doyen était très abattu, aucun député massariste et bien qu'il sache que tous les opposants au parti Ennahda ont renforcé Nidaa dans l'objectif de faire barrage aux islamistes, rien n'y faisait. La conjoncture a acculé tous les opposants au projet sociétal islamiste à déserter leur famille première. C'est aussi cela la politique : contrecarrer.
Nidaa sans conviction mais pour contrer l'autre et ensuite Nidaa s'il "caméléonne" et c'est d'actualité. Un tour de table, quelques interventions, des mea-culpa, une campagne très faible, un travail sur le terrain plus qu'insuffisant, des moyens inexistants, de la paresse, de la griserie au vu des interventions et des grands orateurs d'El Massar sur les médias, peu de mobilité, l'absence d'un plan d'actions rigoureux ... Des voix fortes, intelligentes, sûres, des raisonnements matures et solides, des membres à forte assise mais un échec cuisant, difficile à admettre. C'est la politique.
Aujourd'hui, que j'ai le temps d'écrire ce papier, aujourd'hui que la Tunisie est pliée en deux, que la Tunisie se redresse du choc consécutif à l'attentat du Bardo, aujourd'hui que l'air est trouble, des voix claires devraient se faire entendre et un parti comme El Massar se restructurer, se remettre sur pied, aller vers les jeunes, exprimer ses valeurs et élargir sa base.
C'est dans les grands moments, les moments forts, les crises, le déséquilibre, le péril que le travail est impératif, parce que les Tunisiens ont besoin de croire que des idées et des Hommes sont en mesure de donner de l'espoir et de l'élan.
Bravo Mohsen B. de la simplicité du propos et de la sincérité de la démarche. il y a un réel besoin d'authenticité. Et Fadhel Moussa sera toujours M. Le Doyen. C'est toute la différence.

samedi 28 février 2015

Étranger moi-même aussi ... XIII.

XIII.

"Je me sens comme un enfant perdu et pourtant j'ai une femme, un foyer et de l'éclat. Une femme merveilleuse, un appartement cossu mais un éclat de façade. As-tu vu Le bel Imparfait ? Et L'Arrangement ? Non plus ? Et Proposition indécente ? Vous n'aimez pas le cinéma, les grands réalisateurs, les grands auteurs ? Un truc de riches ? Peut-être, oui.

Claire et moi aimons les livres, les manuscrits tout particulièrement et les objets rares, nous courons les expositions et les ventes aux enchères. Vous trouvez cela drôle à ce point ? Votre rire est particulier mais il rompt la glace ... il est spécial mais si résonnant, pourtant le bruit est insupportable.

Votre appartement est chaud, assez petit ... je vous remercie, d'accord je te remercie. Ma présence ne vous gêne pas, je t'attends dehors ... Non, c'est que je suis un étranger. Je suis confus ... Étranger à moi-même aussi, vous savez. Je suis un enfant souillé et puis humilié et puis humilié et puis mon père me prédit un avenir de pompiste, j'ai même tété la grande chienne à deux ans et j'ai un amour exclusif des chiens. La veille de ma mort, je jouerai avec ma chienne et elle fera son cinéma une baguette dans la gueule. Elle voudra me plaire. Je mourrai d'une rupture d'anévrisme. Vous riez, tu ris encore ... Tu sais les souillures des enfants, j'y ai toujours mal et il m'arrive encore de m'attarder sur les jeunes gens mais Claire a toujours le bon mot pour me remettre sur les rails. C'est une femme rare et aimante et si forte et si présente, c'est une sommité vous savez. Tu ne sais pas ce que cela veut dire ? Peu importe.

Et puis Sarah, ma sœur était très belle, elle l'est toujours et elle a plus de quarante ans. Je me souviens de Barbara une amie italienne qui me dit que ma sœur était bien plus belle que moi. J'avais arrêté d'écouter. J'adore ma sœur, c'est la femme de ma vie pourtant je l'ai haïe et j'avais même souhaité sa mort. C'est terrible hein. Non ? Tu sais, j'étais plus brillant qu'elle à l'école mais elle était rapide et les concours auxquels mon père nous soumettait me donnaient mal au ventre.

Claire ne veut pas que je parle de cela, elle dit qu'il y a un âge où les choses deviennent précieuses, ou les choix doivent être faits. Elle a toujours raison mais j'ai le thorax opprimé et je dois sortir, je devais sortir ... Je suis intelligent et je travaille, le travail est mon sacerdoce, c'est ma seule préoccupation. Mes préoccupations intellectuelles ne sont pas celles de tous, je travaille sur les livres anciens, c'est difficile et je suis à mon bureau tous les matins à quatre heures. C'est un savoir immense ... Et puis Claire me sait intelligent et laborieux, elle se réveille avec moi et me prépare mon café, une femme qui vous fait cela ... Et une femme libre ! Elle est exceptionnelle. Je viens de m'offrir un Mont-Blanc, rare ... Pourquoi une honte ? C'est un prix raisonnable pour cette qualité-là et puis c'est pour le septième manuscrit. Cela vous choque ? J'en ai un pour chaque exégèse. Vous, tu sais quand j'étais môme ou presque, j'ai été chez les putes avec le gardien de Belle-Ville, la propriété de mon père. Je ne savais même pas ce que c'était, c'était lui qui m'en parla pour la première fois, lui, le souilleur, il ne ratait rien et de sortir de son bourg pour monter ici a éveillé tous ses démons. Aujourd'hui, je ne sais pas ce qui est mieux, je ne sais plus. Je n'ai plus la trace de Marcel. Même si vous êtes une pute, vous avez de l'allure et puis qui n'est pas pute au final ? S'il vous plaît, ne soyez pas vexée ! Tant mieux. J'ai tellement de chose à vous dire et puis ... "

Il se tut. Que faisait-il dans une chambre de bonne avec une inconnue qui s'esclaffait presque à chaque instant ? Une inconnue au regard tantôt insolent tantôt provocateur tantôt moqueur, une inconnue qui sentait fort des effluves d'encens, et puis Claire et Liszt ou je ne sais qui ? C'était troublant. Mais les mots s'imposaient dans cette chambre des toits, ils s'im-po-saient, grave. Cela déferlait de partout et les commandes étaient introuvables.

mercredi 25 février 2015

À Jean-Michel Pollyn

Que dire à ceux qui n'ont pas été suffisamment écoutés ?
Qu'espérer de nos mots ?
Nos mots et leur entendement ?
Dire et dire et encore dire jusqu'à l'extinction,
À ceux-là même qui ne furent point entendus.
Il y a mal à voir l'autre ne pas savoir prêter l'oreille.
Les mots se replient et le regard prend place.

La glace et puis l'autre,
Soi-même bizarre et comparable à notre voix
Notre voix différée parvenue à nos oreilles.
Je me vois mieux dans tes prunelles
Quand elles brillent de moi.
Aimer c'est fort, s'aimer c'est tout.

Je peins l'essentiel,
Ce qui donne vie et le regard.
Écrire est nécessaire car la trace dure
Et sa durée est encore moi
Après le noir de la nuit.

Je ne sais ce que c'est que s'éteindre,
Je sais que c'est un rien,
Après un segment haut en couleurs,
Plus bas et plus haut que jamais
Disait le Poète.
Finalement si bas,
Qu'il y a tant à faire ici et maintenant.

Oui l'ami ou l'amant ou le frère ou mon semblable
Je me voulais ébène pour hurler la honte,
La pauvreté de ceux-là qui sont bêtement hautains.
Une couleur de vie, d'éclat et de terre,
Celle-là même qui hante tes nuits.
Regarde l'amant, ces yeux de jais
Et pense qu'ils te sourient chaudement.

Encore un Poète, de fureur et de rêves,
Parti en fumée parce que de brisures,
Il les choqua.
Regarde-toi l'ami, l'artiste et le penseur,
Ta beauté transparaît à travers l'outil,
Et de toi et de tes sens,
Nous nous emplissons chaque jour.

Alors dure tant que le jais brille,
Sa brillance est ta vie,
Et ton segment est l'éclat de ses yeux.

Entre colonne et sofa douteux... XII.

XII.

"Mes pensées désintoxiquées", ainsi finit-il sa missive. Une signature blessante.

Ce qui étonne toujours dans les relations humaines est l'amour. Le sentiment le plus vrai et le plus égoïste aussi. S'aimer à en perdre le souffle et puis se haïr et se faire la guerre. Et passer à autre chose et ainsi de suite. Non, ce n'était pas ainsi qu'il fallait procéder, il y a aussi embellir les choses et la vie et s'en imprégner. Tout va si vite qu'embellir ne peut que revêtir une cadence lente qui étire le temps et contraint la mort. Un peu, du moins.

Elle l'inspecta avec volupté de la tête aux pieds, histoire de scruter l'emplacement de tous les grains de beauté de cette peau de femme, la peau de sa mère dont il lui montra une photo. Une créature tout en raffinement et d'une grâce rare. Une peau fine et fraîche. Et puis cette grande ourse sur la joue droite. Il ne s'aimait pas dans le fond, repoussait sa main câline violemment et inconsciemment lors de ses sommes. Elle passa en revue, à haute voix, ses yeux, son nez, sa bouche. Seule cette dernière avait grâce à ses yeux. Il aimait sa bouche, "son miroir le lui prouva."

Et puis des mots et encore des mots mais rien sur l'épisode innommable, sauf une fois sans y prendre garde mais elle ne fit pas de commentaire. Eva le trouvait gentil et utile mais Claire l'aimait.
Eva allait lui faire dire tout le tabou consenti avec Claire, il n'y avait pas d'interdit avec elle et dans tous les cas de figure, son histoire à lui est celle des riches. Dans le fond, elle en faisait peu de cas, elle en riait même, d'un rire amer. C'était quand elle était seule avec elle-même.

Claire savait tous les dangers à remuer le passé, elle était fin psychologue et connaissait la nature de son homme, son milieu familial, la carrure de son père et ses manières sans détour, son côté Asperger, sa dysorthographie, son abord des femmes, sa sensibilité, son souci d'aplanir toute aspérité. Il haïssait les difficultés et ne pouvait leur faire face à tous les coups. Bref, Claire était sa colonne vertébrale mais visiblement, il avait besoin de s'allonger sur un canapé douteux avec toutes ses affaires. C"était ainsi. Une introspection décalée.

L'Innommable... XI.

XI.

Rien ni personne n'avait grâce à ses yeux et puis il faisait partie de cette catégorie de personnes ouvertes au passé, ouvertes à la reprise ne serait-ce que verbale de ce qui fut. Et ce qui fut pour elle était enterré. Ce n'était pas la même chose.

Pour Claire, l'équilibre d'une relation était l'ordre, la beauté, le regard et le sourire, les plaisirs quotidiens, les échanges intellectuels au soir, au coin du feu, autour de mets raffinés. Il n'était plus là, il courait derrière lui-même et voulait presque retourner vers les parenthèses fermées. La douleur de l'épisode clos sur décision - certes sage - de Claire. Il fut confus, apprit à se ranger pour vouloir redevenir confus et comprendre le pourquoi de ce qu'il était, de ce qu'il est.

Les hommes sont si fragiles et le temps si court, pensa Claire. C'était trop d'exigence et de rectitude.
Eva lui offrait l'opportunité de se laisser aller, d'ouvrir les pages d'un vieux livre en friche, un vieux livre douloureux. C'était quoi déjà ? Un séjour là-bas, dans l'innommable, pour être parti trop loin ...

De cela, Claire ne voulait plus parler. Pour elle, tourner la page doit être définitif et puis il y a tellement à faire et à aimer. À plaire aussi. Certaines portes doivent être emmurées, cela vaut mieux ainsi. Et pendant des années, il en fut ainsi, pour elle et pour lui. C'était sans compter les ébréchures du temps.

Et il y était et Eva comprenait très bien, malgré son inculture, ces arrêts-là même si pour elle, il s'agit d'avancer, de foncer même. À chacun son combat. Le sien était bien plus dans l'urgence malgré ses déhanchements mais cela c'était tout autre chose. Et il s'installa chez elle dans sa minuscule chambre de bonne, dans sa poussière. Il y avait quand même la beauté d'un abat-jour rare.

Et puis des mots, des flots de mots.