mercredi 19 novembre 2025

Mourir, si peu de chose ...

 







1.

 

Nous mourrons tous à tour de bras. C’est inéluctable. Et c’est dommage au vu des réalisations que nous pourrions encore accomplir. Peut-être que le temps ferait bien de prendre une petite pause pour laisser souffler les femmes et les hommes, les grands et les petits. On passe sa vie à penser à la mort, à l’imaginer et à la redouter dès la fin de l’insouciance de la jeunesse. 

Pourtant en mourant, toutes les souffrances s’arrêtent et ce sera l’extinction des feux de la machine corps. Alors pourquoi craindre cette paix éternelle ?

 

 

Quand elle rentra du Japon, elle appela sa mère et lui dit que la planète était minuscule au final.



-   J’étais à l’autre bout de la terre et tout compte fait la planète est minuscule, au regard de l’univers, je veux dire. Je me pose et direction le Cambodge, le Vietnam et Singapour. En fait, j’ai lu les dernières avancées en astrophysique et il n’est pas impossible que d’autres créatures existent avec d’autres composants. Cela peut même être des bactéries. Et puis, l’univers est infini. Plus même, il est exponentiel et en devenir permanent.

 

Elle lui répondit qu’elle voudrait bien mourir dans une terre libre. Pour que les bouts d’elle fassent leur chemin, foisonnent entre eux et donnent naissance à quelque chose qui puisse s’épanouir dans un espace de droit, d’avancées historiques et de traditions libertaires.

 

-        Ce serait vraiment bien, lui dit-elle.


 

-        Ce n’est pas le sujet Maman et arrête de me passer ton anxiété.


 

-      En même temps, regarde tes lectures, je n’y suis pour rien. Et fais un enfant et ce sera du sang neuf, des flux irrigants, une peau neuve et de la vie devant toi, devant nous.

 

Un silence se fit et chacune plongea dans son intériorité.

 

La mère repensa à sa caisse d’ordures - comme on disait à l’époque de Simone de Beauvoir. Elle y avait mis des épluchures, des coquilles d’œufs, des restes de nourriture … Rien d’avarié. Elle vérifia et ferma hermétiquement la caisse. Au bout de quelques jours, elle y trouva de la vie : des vers et plutôt en quantité. Il y eut quelque chose de chimique probablement, une fusion d’énergies et la vie apparut. Ce n’était pas une scientifique, certes, mais l’expérience fut menée avec dextérité et elle vérifia longuement que rien de ce qu’elle mit dans la poubelle n’était déjà altéré, contaminé ou putréfié. 

 

Des gaz, de l’alchimie, de la fusion, une transformation et puis, la vie ?

 

Le questionnement était dans les habitudes familiales et souvent, l’un des membres quittait son espace et venait rendre compte de ce qu’il apprit. Et les questions demeuraient posées : Qui sommes-nous ? Pourquoi partons-nous ? Où sera consignée notre pensance, cette intériorité intelligible que nous avons en nous, notre aptitude spirituelle au sens premier de l’adjectif ?

 

Je la vis à trois reprises. Le cœur s’arrêta et puis un à un les organes stoppèrent leur fonctionnement. Dont le cortex, se dit-elle. Et c’est fini, terminé, achevé. Le reste ? Des thèses abracadabrantesques. 

Il faut garder pour soi certaines pensées assez glauques, se dit-elle. Même pas pour soi.

 












 

2.

 

Le soleil rayonnait et la mer étincelait. C’était le mois de novembre, mais il faisait assez chaud. Un 22° Celsius. Pour certains, c’était une chance. Pas pour elle. Elle adorait le froid, la marche rapide les mains dans les poches et les joues rougies. Cette propension à faire réfléchir les siens - enfants déjà – était-elle utile, intéressante ? Pas sûr du tout. Heureusement, qu’ils disposaient de bon nombre d’outils de résilience. 


Mais pourquoi allumer le feu et se plaindre de ses potentielles brûlures ?

 

 






3.

 

C’était un petit patelin belge, les constructions y étaient incroyablement d’époque, les arbres gigantesques et le sol jonché de feuilles jaunes. Elle vit un beau jeune homme grand et vigoureux accompagné d’une toute jeune fille qui lui ressemblait étrangement. Ils marchaient, les mains dans les poches, discutaient, souriaient, riaient et s’arrêtaient aux pieds des arbres. Il lui parlait et semblait exposer des choses. Elle riait beaucoup et son visage s’illuminait. Quelle beauté ! pensa-t-elle. Peut-être un grand frère avec sa jeune sœur ?

Elle décida de s’approcher d’eux espérant pouvoir faire leur connaissance. Après tout, eux aussi, flânaient, se dit-elle.

 

A suivre








 

jeudi 13 novembre 2025

Aujourd'hui, je vis le sourire de Mama

 













I.


Aujourd'hui, je vis le sourire de Mama dans le rétroviseur de ma voiture.

 

Aujourd’hui, ma Mama m’a fait un clin d’œil depuis sa résidence au Panthéon des Mamas et j’ai eu chaud au cœur. Cela faisait longtemps que je ne la saisissais plus. Elle était trop immatérielle ou alors mes enfants l’ont, d’une certaine manière, supplantée et je n’aimerais vraiment pas que cela soit ça précisément.


Aujourd’hui, je l’ai presque vue avec son sourire doux et sans prétention. C’était que j’avais raflé toute la prétention, tout à moi, je le crois aujourd’hui. Ou plutôt, je le sais.


Elle me signifia qu’elle ne voulait pas que je l’oublie et je lui fis des excuses à voix haute en voiture. Imprudent, par ailleurs, de penser tout d’un coup à sa mère au volant. D’autant que je la vis presque. Sa peau, son sourire, les commissures de sa bouche … 

 

-    Pardon Mama, d’avoir tiré la couverture vers moi. Tu étais très belle avant tout le bouleversement …

 

Elle avait sa radio, la voix du crooner, son chat, son métier à broder le fameux point de croix, si fin … 


L’avais-je assez aimée de son vivant ou suis-je de ceux et celles qui aiment a posteriori ?



 


 













II.

 

C’était un être exceptionnel, un être brillant. Il parla, expliqua, délimita l’espace d’influence et l’espace décisionnel, l’intérêt de préserver les êtres anxieux, de ne pas susciter chez eux de fragilité émotive, à force d’agiter un schéma de vie à soi. Il eut aussi quelques mots chargés d’espérance et elle l’écouta. Ce n’était pas uniquement par amour. C’était plaisant et convaincant et puis, elle admirait chez lui cette propension à être juste, sensé et admirablement intelligent.


C’était le seul homme qu’elle écoutait, le seul en qui elle avait confiance et puis, évidemment, il y avait tout le vécu derrière, avec ses hauts et ses bas, nombreux et douloureux. 


« La Vie, se dit-elle. Ce que je fus, cette puissance magnifique et insupportable. Révoltante. Cet aveuglement à occuper tout l’espace d’une manière vorace, sans rien y voir. Non, on ne peut happer autant d’humus et éjecter autant d’êtres en toute impunité … Le pire, c’était l’innocence. Et la cause première, la grande solitude. Je comprends sa colère épisodique, se dit-elle. »


Aurait-il à son tour cet attribut des dieux olympiens, gladiateurs sans merci ? Elle ne le voudrait pour rien au monde. C’était un jeune homme d’une beauté d’homme et d’un charme propre aux Libres. Un esprit puissant, rapide et vorace. Mais au fin fond de lui-même se tapissait un enfant au sourire éclatant et à la gentillesse rare. « Et puis, ce respect de la femme greffé en lui, se dit-elle ». 

Et ce rappel la rassura.

 

Quand il lui présenta la nouvelle branche familiale, elle leur dit qu’elle l’avait peint des plus belles couleurs des quatre temps, qu’elle y avait mis tout son humanisme, son esprit décrypteur, sa passion de l’art et tout son amour. « Un des êtres les plus aboutis de sa génération, écrit-elle ». Et c’était tout à fait conforme à la réalité de ce bout de bonhomme étonnant devenu homme désormais. 

 

Un amour rare, exponentiel sur un terreau d’intelligence peu commune, une maturité d’homme et une fluidité saisissante. 


-    Il saura aller et venir en lui-même. Il saura adapter son rythme. C’est un Juste. Et ce sera laborieux. 









 

dimanche 2 novembre 2025

Les Furieuses, 2

 

La fronde des femmes de Toundzi








 


Le psychologue de la cellule d’écoute qui fut assez vite mise sur pied était un peu perdu. Il écoutait, prenait note, avait du mal à démêler les fils … Des femmes violentées depuis des décades et puis la déflagration avec la rage de H’léla et toutes veulent dire les choses, raconter, se raconter, passer en revue des vies serviles où le maître mot était la pression, le chantage, l’oppression et les coups.


Comment était-ce possible toute cette impunité ? Comment se fait-il que les hommes de ces régions, de ces contrées se permissent autant de suprémacisme, de machisme, de violence ?

Était-ce en raison du statut de la femme ? Était-ce ancré culturellement ? Faire de la femme un être voué à l’homme, le père, le frère, l’époux ?

N’y avait-il aucun micro-espace de clarté dans leur esprit qui leur ferait voir la femme violentée comme un ennemi silencieux menaçant et potentiellement explosif - ce que fut H’léla ?

Un terrain conquis, des êtres de silence auxquels il fallait donner des leçons dès le départ dans le but de mater, de faire taire, d’exploiter et d’asservir.

Et H’léla fut poussée à l’irréparable. Et le tyran l’avait cherché.

 

Ce fut autour de ladite Chéma, une gaillarde d’une quarantaine d’années, grande et assez carrée. Il aurait dû y penser, se dit l’enquêteur.

 

-    Il m’a battue la semaine de notre union. Il avait trouvé un prétexte : le dîner n’était pas assez chaud au goût du monstre poilu. J’avais dix-huit ans et il avait vingt ans de plus que moi. C’était comme si mon géniteur me punissait. Je fuis la maison conjugale une heure après et ma mère m’y remit me disant que c’était à moi de ne pas le provoquer. Et il continua assez régulièrement. Serais-je venue au monde pour être l’esclave de ce crétin à savates ? Et puis un jour qu’il voulait exercer son pouvoir de mâle, je lui dis non et il leva la main et je me débattis comme un fauve et il eut peur. Il prenait de l’âge et j’arrivai à maturité. Contrairement à H’léla, j’ai su répondre à la peur par le courage et la détermination bien assez vite. S’il ose encore mettre la main sur moi, je crois bien que je pourrai l’arrêter définitivement … H’léla a vécu l’enfer, voilà pourquoi, conclut-elle, les joues chauffées par la colère, la rage et l’excitation des mots longtemps gardés au plus loin en soi.

 

-  Monsieur, j’ai souffert et je souffre. Une vie forcée, sans amour et sans satisfaction. Je crois bien qu’après cela, je demanderai le divorce d’avec cette brute. Coléreux, impulsif, imprévisible, buveur et ingrat à souhait ! De quel droit ? Qui est ce triste personnage pour que je le supporte encore. L’acte de H’léla sera déterminant pour toutes les femmes de Toundzi. Plus jamais ça. Plus jamais d’impunité. Il aurait dû payer de son vivant ce mufle. Parce que là, il se repose la Brute. Non à cette facilité, à ce retour incessant, à ce cran comme si nous étions des êtres de proximité sanguine. Non, nous ne les connaissons pas et au diable ! Nous ne sommes pas des corps offerts ad vitam aeternam, ni des bras donneurs et réparateurs à vie. Il faudra partir, trouver du travail et batailler pour nos droits. H’léla aura payé pour nous toutes. Les choses ne seront plus jamais les mêmes à Toundzi et ils le sauront bien assez tôt. Des calculateurs dès le départ et nous nous sommes fait avoir pour la plupart. La solution sera de travailler ailleurs contre monnaie trébuchante dans la dignité. Parce que précisément tout est dans la dignité. À quinze ans, nous étions presque des enfants et déjà on nous préparait à l’esclavage, qui plus est nos mères ! Plus jamais ça, de l’égotisme, des êtres qui ne pensent qu’à se vautrer nous prenant pour des vaches et qui renouvèlent les mêmes tares. Des égoïstes et pourtant je n’étais pas si naïve que cela, moi. Mais ma mère répétait qu’il fallait être heureuse une semaine sur une existence de labeur de trente ans. Non la Mamma !


 

Le psychologue voyait la force de ces femmes éclatées depuis l’acte de H’léla et se demandait comment elles avaient pu se taire si longtemps. Il faisait son travail, connaissait la société où il vivait, était un homme, mais ces voix survoltées, ces joues chauffées, ces récits presque hurlés, ces souffrances extériorisées le déstabilisaient.

 

-    C’est l’habitude du silence, se dit-il. Elles ont raison, il faut des lois fortes, coercitives et une application rigoureuse afin d’éviter les pires à venir.

 

Et il décida de l’écrire fortement et sans détour.

 

« Toundzi, ce sont des femmes violentées à mort, éduquées au silence et à la soumission, au servilisme indigne. Une société qui se respecte ne saurait tolérer cela. Éduquons-les à l’école, aujourd’hui, maintenant, là, de suite, afin de poser les bases d’une société égalitaire qui n’aura aucune indulgence en situation d’agressivité, de violence et d’asservissement, d'où que cela vienne. Les hommes de ce coin et d'ailleurs ont besoin d’être rééduqués. »

F. S.

Psychologue enquêteur,

Cellule d’écoute,

La fronde des femmes de Toundzi,

Fin.