mardi 7 juillet 2026

Ardu, le bonheur 🕊️

 







II.

 

Il choisit de mourir hier. En pleine canicule. 

Une douleur. Et puis, il se tut. 

 

-    J’ai tenté la riche, me dit-il un jour. Ensuite la pauvre. Enfin, le grand médecin. Toutes pareilles.

 

-         C’est-à-dire ? lui demandai-je.

 

-          Elles ne m’ont pas rendu heureux.

 

-         Et toi ?

 

-         Moi, quoi ?

 

 

Comment le dire ? 

Le brosser aujourd’hui, surtout aujourd’hui ? 

Les pelletées sont encore en effervescence – et le resteront fort longtemps, peut-être toujours, selon certains hindouistes. 

Ou parce que c’est lui.



Comment me le remémorer ?



Un fou de l’eau, des bains, des parfums d’homme à trois cents balles, alors. Un passionné d’élégance et de fringues de luxe. Un amateur de fromage coûteux et de boutargue.

 

A quinze ans, chez eux, alors qu’il avait dressé la table pour l’apéritif, qu’il l’avait ornée de fromages coûteux où passait la moitié de sa rémunération, m’étant servie deux fois de fines lamelles de boutargue, je l’entendis me dire, mi-figue mi-raisin : 


« Bon ben, basta, avec la boutargue, toi ! »


Zéro méchanceté, culot affiché, fou des couleurs de l’EST, de père en filiation, homme à femmes, halouf* et insidieux, dans ces choses-là … Fils de vieille famille, dans le sens de dingue d’élégance, de bonne chair, de vie, de bonheurs divers, d’irresponsabilités aussi, d’une certaine manière … 


Le genre d’homme à qui on ne peut en vouloir. Quand on est son amie ou sa proche. 


Un enfant sans grande maturité, mais avec des rêves qui dépassent son potentiel de faiseur. Fou des femmes et spécialiste de la glisse à force de ne pas savoir calculer les risques. 


Il courut le bonheur sans savoir qu’il avait un coût. Sans vouloir le payer. Sans pouvoir le faire pour moult raisons.

 



Et puis, il adorait ses parents. Sa petite maman menue et fine. Gentille et souriante. Polie et emplie d’amour-propre. Il les invitait, les gâtait, était plein d’empressement et de sollicitude. Là-dessus, il était fort humain. Ses parents. Il savait leur valeur, leurs sacrifices. 

Une famille digne, du vieux pays. Une famille nombreuse, des fils lumineux, des praticiens … Lui frôla la délinquance, un petit peu … Des petits commerces, gagner de l’argent, offrir du bonheur à sa mère …

 

Il maîtrisait l’art de parler, y était excellent … Politesse, gentillesse, de l’humanisme à sa taille et, aussi, quand même, assurément, du vent. On l’aimait. On était sensible à la grandeur de ses désirs, à son impuissance, on fermait les yeux sur ses petits égarements. Il méritait mieux. Mais inconsciemment il ne s’accommodait d’aucun bonheur. Il y faisait entrave à force de tout vouloir, en même temps.


Il fit son baluchon, un soir de juillet, écrasant de chaleur. Il lui restait selon les statistiques de longévité, quelques vingt-cinq années à vivre. 


Pas avec les excès qu’il eut, pas avec tous les rebondissements de ses vies. Pas avec son peu de discernement. Pas avec sa gentillesse vraie ni son bagou. Pas avec ses expériences féminines toutes ratées ou presque. Pas avec ses dépassements.

 

-              Avance, avance ! lui dit-il, tout excité.

 

-              Mais j’avance où ? Dans la brousse ?

 

-              Quelle brousse ? Ici vivent les gens de valeur et d’authenticité.

 

-              Et qu’allons-nous faire chez eux ? Leur rendre visite ?

 

-              Tu verras l’hospitalité et l’humilité rares.

 

 

Il avait soixante-dix ans. Il avait empli le coffre de sa voiture de victuailles et de cadeaux. 


- Elle a vingt-sept ans. Le bonheur est sûrement là. Je le touche presque.


Elle fit demi-tour et malgré tout l’amour qu’elle avait pour lui, elle sentait poindre en elle des désirs de vengeance physique. Et elle osa hausser, un tantinet, son ton.

 

-              Il est fou, il est fou. A mon tour de t’abandonner ici.


 

Pouvoir rire, à ce point, d’un être en déroute, à ses moments forts, est révélateur d’un quelque chose « de pas du tout mauvais » comme le souligna son gendre, un Monsieur intelligent, lui, fait dans une étoffe autre, d’homme clairvoyant.

 

Adieu l’ami, tu méritais tellement mieux. Quand même. 


La Vie est un concours de circonstances, la Vie est volonté forte, la Vie est raison, la Vie est discernement, la Vie est résistance ... Ce qui explique que dans un même nid, il y ait plusieurs couleurs.

Paix.

 




 







                                        











Divine

 




Divine la Viet





La Liseuse




I.

 

Ma Divine est à l’autre bout de la terre et j’ai comme un petit trou dans le cœur. Il m’arrive aussi dans l’eau de mer de noyer quelques larmes. Et quand je remonte à la surface, je souris. La Bleue a cet immense avantage de savoir tout absorber.

 

-              Maman, je suis dans le futur ! Arrête s’il te plaît, m’écrit-elle. 

 

Le Japon, le Vietnam, la Corée … depuis déjà quelque temps.

 

-              Tu sais, au final, la Terre n’est pas si vaste que ça !

 



Des mois de travail de son conjoint, mon fils de cœur, et des déambulations de son côté. Elle, la pédagogue et l’immense artiste, aux doigts à assurer. Se laisser vivre.

La nature, les sentiers, les monts, les chevaux, les traits esquissés et les carnets de dessin, les nonagénaires français et suisses au rouge à lèvres admirable qui l’adorent et auxquels elle sourit, auxquels elle apporte sa grâce et sa sensibilité généreuse. 

Elle vit. Pleinement. 


Je communique par écrit avec elle, longuement. Pas avec son conjoint, du moins pas sur les questions épineuses. Parce qu’avec elle, il ne peut y avoir d’oubli. 

Avec lui, il y aura toujours de la tendresse parce qu’il aime Divine et que, dans le salon de la maison du cheval aux yeux langoureux, en janvier dernier, l’atmosphère était tissée d’amour pudique. Un Homme. Je privilégie donc la tendresse et je ne veux pas d’oubli. 

Des réponses avec des émojis et de vrais compliments sur ses talents de photographe et de constructeur

Divine se reproduira-t-elle ? 

 

-            Le patriarcat t’a eue Maman ! 


 

Euh … Indomptable, insoumise, puissante, fort empathique et tellement vulnérable dans sa puissance … La Mama. 

Le patriarcat, jamais. L’amour du père, oui.


 

-       Pondre des enfants, ce n’est pas trop notre dada à nous, les millénials …

 

L’expérience de porter un enfant, de le faire venir au monde, de l’accompagner, de l’instruire et de l’éduquer, de le nourrir d’amour est absolument divine. Du temps, des dons, des mots et des mains énergétiques, des nerfs à vif et de l’épuisement. Et puis, surtout, cette sublimissime douleur jusqu’à la déchirure, épisiotomie de sa chair, consentie par désir de prendre part à la Création.

 

Quant la milléniale me donne du répit, la GenZ rétorque : la figure de l’anti-amoureuse est puissance et est réaction pure au formatage de la femme. 


L’Homme de ma vie lui, n’obéit qu’aux sons rationnels de sa tête, de ses neurones lumineux et fort complexes. La partie ne se tient plus. Il y a trop de soleil et c’est épuisant …

 

Qu’ai-je fait à la Vie ? Pourquoi leur avions-nous inoculé la passion des mots, des lignes et des combinaisons signifiantes ?

 

Pour l’instant, il n’y a pas trop de risque de développer des carences et des bleus de la psyché : seule, Lena est mère au second degré … Et puis, purée, je suis jeune encore !

 

 

 

 

                                                           Divine dans tous les sens 
 

 

 


 

 

 

 

 





 

 

dimanche 5 juillet 2026

Brises







 


I.

 

Existe-t-il, aujourd’hui, des personnes qui lisent ? 

Des passionnés de livres, de mots et de signifiances variées et multiples ?


Existe-t-il des êtres de réflexion, de désir herméneutique, même de dimension raisonnable, de curiosités des signes, de leurs combinaisons et de leur maïeutique ? 


Existe-t-il des férus de sens et de découvertes sémantiques et philosophiques ? 


Existe-t-il des êtres de pensées ?


 



 


 





II.

 

Quand je vis cet ami du cœur, je constatai cette fois-ci, que malgré un dynamisme professionnel libre et incohérent, une activité folle de production et de gain, d’achats et de possessivité exaltée, il y avait comme un plongeon dans le vide, désordonné et inconséquent. 


La vie arrive quelquefois en retard. Et entre les aspirations passées, les rêves obsessionnels, le désir de faire, la peur de la limite fantasque, le corps qui fait des siennes, il y avait comme un mélange d’indifférence, de je-m’en-foutisme et de peur sourde. Bien que niée. 


Et comme il y avait, derrière, des décennies de silences contraints, d’obsessions folles, de rancoeurs multiples, d’attentes interminables, de délires réels … la folie avait pris un air policé, certes, mais continuait à camper magistralement.


Une conversation décousue, un ton offensant, un refus de cohérence, le sentiment d’être déconsidéré … La peur toujours là, tenace, indécrottable, ténue mais puissante. L’amitié a quelquefois un coût élevé. Et on n’en sort pas indemne. 


Et puis, cette horrible propension à oublier le machiavélisme des malfaisants d’antan, des êtres de peu de valeur et de supputations multiples. 


S’accroche-t-on à ce qu’on peut ? 





 


 







 

III. 

 

Mon père était un prince, déchu très rapidement de ce rang grâce à la mort prématurée de son père. Il devint bien assez vite un projet d’exploitation dans les mains de son oncle maternel. Mais cela n’aboutit pas : il était l’aîné des fils et l’oncle délocalisa son acharnement sur le jeune frère. 


À cinq ans, quand il voulait faire montre de sa puissance de mâle - à considérer comme Le chef incontesté - il montait tout en haut de l’armoire de ses sœurs aînées, et pissait sur cette fratrie de jeunes filles qui ne savaient que jacasser


Et il s’imposa assez tôt grâce à son urine purificatrice et mère et sœurs l’appelaient Si, Monsieur, et le faisaient valoir à chaque situation d’injustice à l’égard des femmes. Ou de tentative de spoliation et il se dressait sur ses ergots et il se faisait entendre.


C’était en 1935. 


Le prince, pour des raisons de survie et de domination, devint un inquisiteur, un justicier et un défenseur des droits des siens et surtout des siennes. 


Bien plus tard, amoureux de sa fille, il lui intima l’ordre de haïr les hommes entreprenants et de les braver en situation de suprémacisme phallocratique. Et il en fut ainsi. 












 

IV.

 

Par quarante degrés à l’ombre, il s’avança vers l’eau, swinguant comme seuls savent le faire les êtres de désirs interdits décomplexés et plongea dans un plouf sonore.


Il regardait dans sa direction et riait de toutes ses dents.

 

-  Allez viens ! Et je répondrai à toutes tes questions. 

 

Elle le rejoignit, mimant sa démarche chaloupée, et il faillit s’étrangler à force de rire à gorges déployées. 

 

  - Je l’ai su, très fort, à dix ans à peine. Mentalement, j’étais différent du physique qui m’avait été attribué. Une erreur de dispatching de la dénommée virilité ? dit-il, toujours hilare.