Nous étions assises sur le banc devant le glacier. Une enseigne qui venait d’ouvrir et qui affichait du cent pour cent vegan.
Les glaces étaient peu sucrées et très onctueuses.
Une petite voiture flambant neuf s’arrêta de l’autre côté. Le conducteur, un jeune trentenaire en descendit, fit le tour et aida une dame à en descendre.
Sa mère de toute évidence, une quinquagénaire, mais qui avait l’air de mal se porter. Il lui tint le bras, lui fit traverser la rue, l’installa pas loin de nous, s’enquit de ses goûts et entra chez le glacier.
Elle nous salua discrètement, un petit sourire fatigué sur le visage.
Je sentis fort qu’elle était souffrante, de cette sorte de souffrance qui emporta ma mère à cinquante ans. Et j’eus une forte émotion. Christine me parlait et je ne l’écoutai plus. Il revint avec les glaces, s’assit à ses côtés.
- Est-elle bonne ? lui demanda-t-il.
Elle acquiesça.
- Demain matin, je t’emmènerai tôt à la mer. Cela nous fera du bien.
Il était sérieux. Il ne souriait pas. Il était, là, entier, à ses côtés. Elle était son entière responsabilité et il ne la lâcherait pas. Sans fioriture, sans verbiage. Il y avait une souffrance perceptible, diffuse, sans mots.
La mère portait une sorte de turban, on ne voyait pas ses cheveux. Par traditionalisme ou pour des raisons chimiques. Son visage était livide et sa démarche très incertaine.
Lui était d’une élégance simple. Il s’éventait et le faisant dans un entre-deux afin qu’elle en profitât. Surtout elle. C’était un alibi pour lui permettre de mieux être. Christine parlait et je répondais machinalement.
De temps en temps, elle regardait dans notre direction et je lui souriais. Dans une démarche de connivence, de mon côté. Nous sommes tous des humains. D’ordinaire, je jurais avec le traditionalisme qui est aux antipodes de ma pensée, totalement affranchie intellectuellement. Mais là il n’y avait pas d’intellect qui vaille. Il y avait de la solidarité humaine et de l’empathie pure.
"Je sais, j’ai vu, j’ai vécu."
Un fils qui soutenait sa mère, qui mettait, métaphoriquement et inconsciemment, un genou à terre pour la supplier de durer, qui lui offrait sa petite réussite sociale et sa propreté. Qui avait épousé sa cause, fort probablement, dans une douleur incommensurable, impossible à décrire.
Comme des offrandes à ses jours pas si vieux que cela, mais qui étaient comptés. Je pleurais intérieurement.
Quand ils se levèrent, il lui proposa de faire une petite marche et elle dit qu’elle ne préférait pas.
- Je ne comprends pas, lui dit-il, que tu n’aimes plus le fromage. Je ne comprends pas.
- J’en ai mangé toute ma vie, lui dit-elle, sur un ton de consolation.
Et ils partirent. Dans une extrême fatigue d'un côté. Dans un fort abattement ontologique de l'autre.






