vendredi 20 mars 2026

Sans les mots nous sommes des singes

 







 

Elle s’activait, nettoyait les carreaux, dépoussiérait l’appartement et faisait briquer les surfaces. Dans la rage. Comment pouvait-on, à ce point, vivre dans l’urgence ? Elle avait beau passer en revue toutes les raisons - valables - de cet état de fait, c’étaient pour elle de la négligence et du cumul.


Et puis, elle sentit son bras s’alourdir, devenir presque impotent. Elle sentit une oppression thoracique et la mit inconsciemment sur le compte de sa colère et de sa fatigue. Elle détestait faire le ménage, se faisait seconder chez elle, suivait et contrôlait tout. Et c’était ainsi depuis toujours. Un intérieur net, frais, parfaitement rangé, qu’elle maîtrisait totalement. Les yeux fermés, elle sortait les cuillères à dessert de sa mère, la nappe ronde ou le plaid polaire de la chambre du petit. 


Mais là c’était tout autre chose : rien n’était entretenu, tout trainait et il était presque impossible de distinguer le frais du défraichi, le propre du sale, l’utile de l’inutile.


Et elle maugréait. Et elle allait, venait, triait, sortait le surplus, dans un état d’exaspération avancé. Et tout d’un coup, elle se sentit défaillir et elle tomba. Une douleur aigüe lui traversa la poitrine, son bras ankylosé refusait de lui obéir. Raidi, il pendait, dur comme la pierre et lourd comme la roche. Et ce fut fulgurance après fulgurance, décharge après décharge … Elle sentit son thorax exploser et son dos durcir. Saisie d’une peur folle, à l’intensité exponentielle, elle sut qu’elle mourrait.

 

-       Je crois que je meurs, dit-elle, d’une voix sourde.

 

Un lourd malaise qui aurait pu l’emporter si sa nièce n’avait pas vite réagi. Ambulance, clinique, admission et prise en charge immédiate. La chance joua. Ou sa cinquantaine. Un âge où les alertes tuent ou préviennent où la clémence est possible, peut-être, un peu, pas pour longtemps …


Dans l’ambulance, dans un état de douleur extrême, de peur panique, elle vit défiler sa vie. Errances, vacuité, non-sens, oubli de la criarde et seule vérité, celle de mourir inéluctablement. Mourir, la seule constance. Mourir, oublié lors de la trajectoire de mourir. Et puis, toute sorte de remplissage, d’activités, de vitesse, de peurs d’échouer, de mésententes multiples … tandis que le vol mourir se faisait en temps et en heure et imparablement. 







 

On arrive au monde et, à la minute même, on tend vers la mort et puis quelque chose de magnifique se met en place : une amnésie et un chantier de vie est aussitôt entamé. Construire, acquérir, accumuler, édifier, tracer, suivre, faire suivre … Quelques moments, fugaces, de vérité. A huit ans, à trente ans et, plus fréquemment, dès cinquante ans. Entrevoir la possibilité de mourir et puis l’oublier. Et puis de nouveau être happé par elle et puis tomber dans l’oubli … Et tous le savent, tous. Simple mortel ou philosophe socratique. 


Mourir, la vérité indétrônable. Et puis, le plaisir de l’oublier. C’est ainsi.


Quelques semaines après sa petite mort, se prélassant au soleil, essayant de lire, de planifier - à défaut de bonheur - de la sérénité, elle se surprit à ne pas trop savoir comment faire pour mettre de l’ordre dans sa tête où se bousculaient la possibilité de mourir à tout moment et l’utile et reposante nécessité de ne se convertir qu’à la vie.

 

 

-      L’épée de Damoclès n’est plus la jolie métaphore grecque que j’aimais faire valoir. Je mourrai. Mais quand ? Que je puisse au moins ranger, prévoir et remplir le temps restant, à ma convenance. J’ai toujours agi sur les choses. C’est impossible autrement.

 


 

Comment revenir à l’énergie vie ?

Comment atténuer la peur folle de ce jour maudit où elle la vit ?

Comment dédramatiser cette chose collante et implacable ?

Quand le temps fera-t-il son travail domestique de nettoyant de la mémoire et du coeur ?

Quand, de nouveau, l’oubli fera-t-il pâlir les choses ?

Quand la Vie redeviendra-t-elle ce long fleuve prometteur et fiable ?


 

Le soleil pénétra ses yeux fermés, l’aveugla. C’était une chaleur vivifiante mais trop puissante pour qu’elle puisse la supporter plus longtemps. Elle décala le transat et mit sa tête à l’ombre. Ses membres inférieurs tout pâles pouvaient, quant à eux, absorber la chaleur sans dommages et s’en faire de l’énergie. 

Le temps coulait sur elle sans qu’elle ne s’en rende compte. Ses idées contradictoires, ses pensées emmêlées, ses peurs, ses paniques, son besoin irrépressible de vie, tout cela était précisément cette chose qui faisait d’elle un membre transitoire, impermanent du fait d’Être. Sous la houlette du dieu temps. Incompréhensible ce dernier. Le grand trou insondable. Le mensonge suprême. 















 



 

lundi 16 mars 2026

Destin, dites-vous ? 3

 3.









Il s’introduisit dans le bureau, l’air abattu, fort triste et pensif. Il vivait dans les émotions, réfléchissait à tout, dans le but de décrypter. Une maïeutique de vie. 


Cela promet d’être un grand jour, pensa la psychologue.

 

« Pourquoi la relecture de cette autofiction m’a-t-elle à ce point dérangé ?


Pourtant, je n’en aimais pas trop l’auteur, ni son style, ni sa manière de dire les choses crûment, ni encore sa froideur affichée, ni même son manque d’empathie à l’égard de sa mère vieillie … 


Je n’aime pas spécialement le nouveau roman, l’irrespect de la syntaxe, les ellipses …


Je n’aime pas la froideur dans les relations humaines, la distanciation avec le noyau familial, ni le rejet des siens. La famille est sacrée et les liens de sang puissants : ils fondent les êtres.


Pourtant dans ce roman, il y a de l’amour. Un amour profond et fort et solidaire. Avec la mère, avec le petit frère. La mère qui d’une manière consciente ou inconsciente poussa son enfant à la cupidité et de quelle façon ! Je crois même qu’avec lui, il y eut de l’amour. Même si le corps, le désir a prédominé. Lui, c’est l’homme du paquebot et de la garçonnière.


Dérangeante cette relecture. Et puis, j’ai pleuré. Je crois que j’ai pleuré la mère qu’ils pensent folle ou qu’elle pense folle alors qu’elle portait haut les siens et à mains nues. Évidemment, il y a des silences probables, des secrets tus …


Je viens de perdre ma mère, vous le savez. C'est peut-être cela. Mais, je ne crois pas.


La littérature des corps en bataille n’est pas du tout ma littérature de prédilection. Le corps, pour moi, est lié à l’admiration de l’intelligence de l’autre et de ses beaux yeux.  Le corps intervient toujours après les envolées intellectuelles et c’est juste magique. Le corps pour le corps, cette fonction utilitaire m’est détestable. Les bas instincts, répétais-je, souvent.


Ce livre décousu assez souvent, ce livre presque murmuré par endroits, cette mère sur les rotules, les conditions de vie de cette famille m’ont pris à la gorge, à deux ou trois reprises. 


Rien ne marque plus que le dénûment. Absolument rien. Pourtant, je le lis et je ne l’ai jamais vécu. Et je déteste la froideur affichée et l’abandon de la mère. Et puis, l’observer sous toutes les coutures et consentir à dire que ce n’était pas elle et qu’il fallait partir et tourner la page. 


Pourtant, je le répète : l’amour fut puissant à l’égard de la mère et du petit frère. Puissant. Le désamour est amour lacéré, dans le cas de figure. Je crois. Il y a aimer et puis, il y a aimer et tuer. Je crois aussi. 


Et je soupçonne cette personne d’être séparatiste et discriminante. C’était d’époque, mais même si cela l’était, il y avait moyen d’être humaine et respectueuse de l’autre.


Je ne sais toujours pas, avec exactitude, ce qui m’émut dans la relecture de ce roman autobiographique. Peut-être l’âge, l’ingratitude, les passés marquants, la douleur contenue de l’auteur malgré les ruptures. Cette femme froide avait souffert, mais elle avait aussi avancé et seule. 


Je crois qu’aimer est sacré. Qu’aimer est un engagement à vie. Je crois qu’aimer est une construction continue de ceux qu’on porte dans sa mémoire, de ceux qu’on porte dans sa matrice et de ceux qu’on porte dans son cœur. Un engagement, une main tendue, un renouvellement régulier et fréquent. Et des mots, toujours des mots et du rire.


Et c’est d’une telle rareté.


C’était ce que j’avais à vous dire aujourd’hui. J’ai longé la mer et elle m’a parlé de nouveau. Vous n’êtes pas obligée d’intervenir. J’avais besoin de m’exprimer sur l’amour. Aimer de cette manière silencieuse et glaçante est très lourd à porter. Moi non plus, je n’ai jamais su aimer. J’avais trop à faire avec moi-même, mes nœuds et mes manques. 

 

Et puis, écrit-elle, vers la fin du roman, même l’immortalité meurt. Oui, oui, elle meurt, même elle. Ça m’émeut encore. »


 

Il regarda à sa droite, au loin. La Bleue semblait l’écouter. Ils avaient le même tumulte intérieur. C’était à la fois vie et temps jeté, mais c’était ainsi.


- Je crois savoir de quel roman vous parlez, dit la psychologue. 


Une phrase qui a son prix. 










jeudi 12 mars 2026

Destin, dites-vous ? 2


                    







« Vous savez, il y a les bons et les méchants. Lui, c’est un débonnaire. Il y a les autres aussi, mais ce n’est pas le propos. 


C’est aussi le fils de son père. Il eut tout sur un plateau d’argent, travailla d’arrache-pied pour quadrupler la colossale fortune et vivre dans l’ostentation absolue. Toujours dans la gentillesse extrême. Ou la faiblesse.


Un jour, il fut largué par celle qu’il considéra comme la femme de sa vie pour « raison fondamentale de bêtise patentée » et ce fut quasi tragique pour lui. Il s’enferma dans le mutisme, vécut dans l’oppression thoracique et mit toute sa force à travailler encore et encore. Toujours plus d’argent et de biens.


Quelques années plus tard, il vit au loin une toute jeune fille qu’il suivit sur une mob empruntée précipitamment au gardien de l’entreprise. Elle lui sembla suffisamment belle pour concurrencer celle dont il était toujours fou amoureux. Ayant repéré son domicile, il put un jour croiser sa mère et lui dire son intention : la demander en mariage. L’acquérir, en réalité. 


Et ce fut chose faite. Il offrit une maison à la famille, fixa un salaire à vie à la mère et prit la gamine. Elle avait le un-tiers de son âge, semblait ingénue, fort soumise et silencieuse. 


Trente ans plus tard, elle eut en son nom toute la fortune, à coup de crises, de violence, de chantage d’esclandres, de jeux, de mensonges, d’entourloupes et de coquetteries quasi professionnelles … Son point fort : trois enfants, un par décennie. Les trois en échec aujourd’hui, en raison de choix, à l’emporte-pièce, de scolarisations à la mode. 


L’ingénue s’était avérée coriace et déterminée, sur la durée. Sans cœur ni conscience aucune. Elle fut vendue et le fit payer cher à tous. Personne ne comptait à ses yeux. Ses enfants avaient été conçus dans la précipitation, le dégoût, la rage … C’était sa monnaie d’échange. 


Sans le sou, elle le jeta et prit mari sur mari. Quatre ou cinq en tout. Les enfants furent délaissés par l’un et l’autre et leur sort prit une tournure dramatique.









 

En quoi était-ce le destin ?

Pourquoi je vous parle de parfaits inconnus ou presque ?

En quoi, leur vie me concerne-t-elle ?

Pourquoi suis-je si noyé aujourd’hui ?

Vais-je bientôt mourir ?

Mourir la grande interrogation, très vite. À peine sorti de l’adolescence.

 

 





À suivre 







vendredi 6 mars 2026

Destin, dites-vous ?



 Marseille, Cabinet d'écoute psychologique







 

-        Comment allez-vous en ce moment ?


 Il se taisait, se faisait violence pour ne rien laisser transparaître de ce qui écrasait sa poitrine. Il avait longé la mer, comme à chaque fois, pour se rendre à son cabinet et il gambergeait.

 

-      La personne que j’ai aimée le plus au monde est toujours sur le pied de guerre. Je le sens, je le sais. Elle affiche une indifférence et une froideur douloureuses et je n’ai pas en moi ce mordant utile pour placer mon curseur ailleurs. Avec hauteur.


Se quittera-t-on sans espoir de mots, d’écoute et de douceur ?

 

J’ai longé la mer et elle ne me parle plus. Peut-être en a-t-elle ras le bol de mon tenace mal-être …

 

Je sais que je partirai sans cette paix des hommes qui m’est vitale. Pour moult raisons. Pourtant, je n’ai pas trahi …

 

Je rêve d’un bonheur doux et permanent depuis pas mal de décennies. Un bonheur pourvoyeur de sourires et de rires francs et éclatants. 

Et rien. 

 

Même le dynamisme utile à la vie, ces petits bouleversements qui jalonnent notre chemin et qui le dotent de sensations, de concret et de réalisme, change de face et ressemble davantage à de l’agitation. Obstination aveugle par désir de croire et de vivre.

 

Je ne sais plus quoi faire, ni quoi dire, ni comment persuader cette autre qui refuse la vie. Certaines expériences sont génératrices d’énergie et d’implication, sur la durée. Comment peut-on les ignorer ?

 

J’appelle cela le cri de vie. Le sourire d’un enfant. La douceur d’une main qui se cramponne. Mensonge ? Peut-être. Mais ces mensonges-là sont les plus authentiques. Du moins pour un temps.

 

 

Je viens chez vous pour verbaliser de l’incohérence. Mais c’est ainsi, j’ai ma dignité d’homme. À vous de vous frayer un chemin. 






 


 



Il se tut pour reprendre sa logorrhée au bout de quelques minutes.





 




-      Je calcule mes moments de bonheur quelquefois. Ils ont eu une telle puissance. Mais ils étaient de courte durée. C’est peut-être beaucoup au regard de ceux qui n’ont pas eu droit à cette intensité. J’ai quand même été acteur. On n’a rien sans une implication soutenue et reconduite et voulue. Voire désirée.

C’était quand j’étais une force d’entreprise. 


 

Je ne radote pas, chère Madame. Je me déleste d’une tristesse insidieuse. 

Je voudrais vous raconter l’histoire de cet autre qui s’était fait dévaliser. À l’os. À force de bêtise et d’inconscience. Je ne sais pas pourquoi je veux vous la raconter, mais je le ferai. 


Destin, dites-vous ? Non, je ne crois pas. Pas complètement du moins. Et notez que par destin, j'entends, quant à moi, hasard.


 

À suivre












           P.-S. : 


              La nuit n’est jamais complète 


       La nuit n’est jamais complète.
       Il y a toujours puisque je le dis,
       Puisque je l’affirme,
       Au bout du chagrin, 
       une fenêtre ouverte,
       une fenêtre éclairée.
       Il y a toujours un rêve qui veille,
       désir à combler,
       faim à satisfaire,
       un cœur généreux,
       une main tendue,
       une main ouverte,
       des yeux attentifs,
       une vie : la vie à se partager.


Paul Éluard, extrait du recueil Derniers poèmes d’amour.