jeudi 26 février 2026

Tranches de vies ordinaires

 







I.


 

Au salon trônait un grand portrait d’elle. La cinquantaine, semblait-il. Magnifique port et superbe poitrine. Troisième mariage vraisemblablement. Celui où elle fut heureuse jusqu’au bout. Son mari était en tout point comme elle et sa condition d’artisan ne la rebuta pas. Lui en était fier, c’était un métier de famille sur plus de trois générations, des armuriers et des spécialistes des carabines. C’était son métier, le matin. L’après-midi, il était maître d’hôtel dans un vieil établissement du centre historique. Ses revenus étaient corrects, mais c’était un Seigneur. Tous les matins, il laissait deux bonnes pièces à son intention dans une bonbonnière de décoration à l’entrée de la maison et tous les weekends, il l’invitait à l’Hôtel de Mer de la côte. Ils se faisaient beaux et s’habillaient élégamment, commandaient un taxi et s’installaient devant la mer. 


Et elle souriait à tout-va, fredonnait à mi-voix quelques chansons de son jeune âge et conversait assez vite avec les plus engageants. Et c’étaient les années 50, les vieilles familles, la convivialité, le bonheur d’alors, l’élégance et le raffinement …

 

-   Tout va plutôt mal de nos jours et ce depuis que la femme a déserté sa maison pour aller travailler ! Il n’y a plus aucun charme, en réalité.

 

C’étaient les années soixante-dix. Sophia avait cinquante ans. Son mari travaillait du lundi au samedi, matin et après-midi. Tous les jours, il lui laissait une somme d’argent pour ses besoins de femme fort soignée. Elle économisait et après s’offrait ce dont elle avait envie. Elle adorait les chaussures à talons aiguilles moyens, les robes à rayures blanches et bleues, les senteurs florales et les sacs pochettes. Et du lundi au samedi, c’était la mise en plis après le départ de son mari à l’atelier et le brossage et la laque trente minutes avant son arrivée. 

 

-   Une femme tient sa maison et se fait belle pour son cher époux. Qu’est-ce que ces gendarmettes qui courent dehors aux côtés des hommes ?

 

Son modernisme avait des limites et la mouvance, chez elle, se bornait à la sortie du dimanche et à deux marchés par semaine pour de menues emplettes : légumes et fruits.

 

-        Les grandes courses, c’est Monsieur mon mari.

 

Ils vécurent trente ans ensemble. Ni l’un ni l’autre n’eut d’enfants avant leur mariage arrangé. Ni l’un ni l’autre ne s’en offusqua. Et ce fut ainsi : les pièces du matins, les rouleaux et la mise en plis, les chaussures à talons fins, le costume blanc pour lui l’été, les carabines démontées, l’Hôtel de la Mer, les conversations légères, les rires et, sempiternellement, la même phrase répétée : 

 

-    En sortant travailler, en abandonnant leurs foyers, les femmes rompirent un charme vrai, fort et essentiel.



 


 






 

II. 


 

Il était fort séduisant, le savait et mâchait continuellement un chiclet à la menthe. Sur la plage, les jeunes filles en fleurs le scrutaient derrière leurs lunettes de soleil. Il faisait battre leurs cœurs à toute allure d’autant qu’elles se gavaient de romans-photos d’amour. Il était grand et musclé, ses cheveux châtains étaient assez longs, à la mode de son temps et son regard bleu profond était irrésistible. Et il en jouait. Quand l’occasion se présentait et qu’il saluait une des amies de sa sœur, il ôtait ses Ray Ban foncées et glissait la branche dans sa bouche, l’air de rien. En réalité, il testait son beau regard sur la gent féminine. Il se savait très beau, mais à vingt ans, c’était à force d’exercice qu’on arrivait à croire plus ou moins en soi. Les hommes paraissent forts et sûrs d’eux, mais ce n'est qu'une façade. 

 

Un jour, dans la nouvelle boulangerie de la ville, il croisa Marie-Jo. Elle avait seize ans, un père sévère et une mère aux aguets. Lui avait au moins dix ans de plus qu’elle et elle aurait été rejointe par sa mère, qu’il aurait eu de sérieux problèmes.

 

-   Bonjour toi, lui dit-il nonchalamment, en lui souriant de toutes ses blanches dents.

 

-       Je ne vous connais pas. Et gare à vous, j’appelle mon père. Il n’aime pas les étrangers. 

 

-      Je ne suis pas un étranger. Nous sommes du même pays et je suis votre voisin. Il n’y a rien à craindre ma petite.

 

-       Je ne suis pas votre petite, lui lança-t-elle, les yeux en flammes.

 

Ils étaient de confessions différentes et bien que tout parût harmonieux, il y avait des tracés bien clairs, du silence derrière les sourires et beaucoup d’anxiété, de part et d’autre. 

 

-     Restons bien loin les uns des autres sans que cela ne soit flagrant, disait sa mère, dans la discrétion de la maison familiale.








 

 

III.


 

Il la regarda bien dans les yeux et lui dit qu’il n’était pas ce qu’elle croyait, que ce n’était pas pour lui, que c’était difficile devant les autres de devoir s’expliquer.

 

-              Tu es bien ce que tu m’as signifié après la boulangerie ?

 

-              Oui, bien sûr, mais …

 

-              Mais quoi ?

 

-              C’est difficile.

 

-              Qu’est-ce qui est difficile ?

 

-              De devoir continuer à camper …

 

-              Camper où ? Camper quoi ?

 

-              Bon, laisse tomber.

 

-              Mais laisse tomber quoi ?

 

 

Il prit ses affaires et partit se recentrer.

 

C’était l’histoire d’un couple disparate qui vécut cahin-caha dans un même pays, mais dans des différences tous niveaux. Culturellement surtout. Le chiclet, les Ray Ban, la démarche musclée chaloupée, la liberté … avaient ses heures. 

 

Marie-Jo fit ses bagages et rejoignit sa mère expatriée. Une phrase coupante fit son effet :


- Il ne fallait pas me croire, lui dit-il. J’étais jeune. Je jouais. 

 

Des phrases iconoclastes, assumées, non assumées, certaines et hésitantes, tranchantes et virevoltantes. Elle trancha, fut en peine longtemps et puis, un jour de soleil, elle se releva et partit murmurer sa vie à l’oreille du cheval du pré.



















dimanche 22 février 2026

Les Mots

 

20 & 22 février 2026

Carthage, cabinet de Cp et Pnl







  

       I.



 

Quand elle franchit le seuil du cabinet, la psychologue vit tout de suite sur son visage quelque chose de radieux, une lumière nouvelle, comme un transport … Elle était presque transfigurée.


 

-         Tout semble aller pour le mieux, chère Madame.


 

-     Oui, peut-être. Certaines choses se mettent en place. Je communique mieux avec les miens.


 

-          Bonne nouvelle. Je vous écoute.


 

-      J’ai toujours eu une vraie disposition au bonheur et d’ailleurs, c’est la question à poser au partenaire de sa vie. Je veux dire, le bon, le vrai, l’élu. Tôt, très tôt.


 

-          Vous l’aviez fait ?


 

-           Non, puisque je suis chez vous. 


 

-           Vous êtes chez moi, aujourd’hui.


 

-           Mais j’interroge encore ma vie.


 

-           Dans quel but ?


 

-           Aucun.


 

-          Peine perdue, non ?


 

-     Oui, assurément. C’est mon esprit. Il m’échappe souvent et vagabonde. J’ai pu m’exprimer, il y a peu et le bien que cela m’a fait ! J’ai vécu, jeune, un amour contrarié. Avec une personne exceptionnelle, mais qui avait de vieux démons indécrottables. Je ne savais pas. De l’extérieur, c’était rassurant.


 

-          C’est derrière.


 

-           C’est difficile d’interroger sa vie. 


 

-     Oui, c’est ardu. Mais mettez plutôt votre énergie à avancer. À concevoir autre chose. Pour vous, cette fois-ci.



 

 



II.





 



 

-              Mais qui sommes-nous ? La question s’impose et se pose !


 

-              Des vers de terre hautement améliorés.


 

-              Mais ce n’est pas une réponse sérieuse, voyons !


 

-              C’est la vérité.


 

-              Nous sommes bien venus de quelque chose ?


 

-              Oui, du fonctionnement de la Vie sur terre.


 

-              Une sorte de mécanisme ?


 

-      Je crois. Un fonctionnement spontané et naturel. Une énergie. Sans le mythe ancien du maître du bien et du mal. Une matière en perpétuelle transformation. 


 

-         Et après ?


 

-        Je ne sais pas. Cela ne m’intéresse pas. J’ai mon vécu à gérer. Après, ce sera la machine broyante. 


 

-         Et l’utilité de votre vécu alors ?


 

-     Construire et léguer. Un legs en perpétuelle construction. Et à la base le respect, l’honnêteté et l’élévation vers le meilleur pour les êtres humains. La santé, l’équilibre et le rayonnement dans les réalisations. 


 

-        Et vous faites quoi de la part sombre de l’homme ? 


 

-     Je la transforme du mieux que je peux. J'agis dessus, au quotidien. 


 

-        Difficile.


 

-         Ce n’est pas faux. Mais cela vaut l’entreprise.







III. 



 


 

 

 

 

« J’ai toujours haï la soumission. Toujours. Et c’est difficile. Parce que les hommes trouvent leur confort dans les schémas classiques et conformistes. Ils aiment Le Même.


Ce n’est pas moi qui ai inventé les schémas monochromes et répétitifs. Ce n’est pas moi qui ai inventé le suivisme irréfléchi et les moutons de Panurge. 


C’est même précisément l’inverse. Je place la réflexion en amont de tout et j’exige la conviction intime. En réalité, je construis les conditions sine qua non pour y arriver. Sans cela, rien n’est possible.


Les êtres humains sont égaux, libres, munis d’organes réflexifs : matière grise, sensibilité et volonté. Et pour les besoins de domination, on les a de tout temps asservis, dirigés, écrasés, dans le seul but de les mener fortement. La peur a été utilisée à outrance parce qu’elle fait des miracles en matière d’aveuglement spirituel et ses résultats sont nets : la cécité et l’abandon. 


Je me souviens de cette personne qui me dit être anticonformiste, elle, qui se noie dans un conformisme de rigueur, absolument insensé.


Je me souviens de cette autre qui se vêt des oripeaux de la pensée figée parce qu’elle la rassurait et lui donnait aussi des airs de classicisme respectable - vu ainsi du moins - dans son carré vidé de tout dynamisme spirituel. 


Je me souviens de cette autre, encore, qui n’était libre que loin des classiques qu’elle disait détester. Au milieu d’eux, elle n’était qu’amen et oui-ouisme et béni-oui-ouisme. Un être double, hybride, pour mieux rouler, disait-elle. L’affaire d’une heure !


C’est inconfortable de donner le change et, aujourd’hui, à plus de 78 ans, je refuse de me travestir. Voilà pourquoi, vivre au milieu de ceux-là qui parlent une langue autre que la mienne, qui ont des traditions de différence, est reposant. Je souris, je déambule et quelquefois, je vous écris. Je ne partage pas et je reste libre.


Les mots sont importants, ils libèrent et apaisent. Ils allègent et rassérènent. Les mots sont faits pour sortir à la lumière, rivaliser avec elle et pour séparer le bon grain de l’ivraie - même si cette expression est à la base parabolique et donc destinée à rassembler dogmatiquement …

 

Et d’ailleurs, pourquoi les hommes ont-ils toujours voulu « grouper », tenir, diriger et faire taire ? Une logique de guerre, on dirait. « Rassembler » ici et contrer là-bas ?


Je n’ai plus le temps pour les observer, leur faire prendre conscience, trouer le voile obscurcissant et les ramener à un esprit clair et dynamique. D’autres le feront.


Voilà, je voulais mettre des mots, me délester du chagrin des êtres en perdition de leur libre-arbitre, des êtres en cessation de gymnastique spirituelle. Vous le savez très bien, c’est confortable de mettre sa vie dans les mains des autres, mais ô combien c’est lâche et irresponsable. »