mercredi 17 juin 2026

Je fus un héros

 





















Aurais-je été heureux de fêter mes soixante-douze ans ? Je ne peux le dire. J’avais été froissé à la trentaine, inquiet à la quarantaine et je fus grave à cinquante ans. Presque en colère. En grosse colère. Et mes silences s’installèrent durablement.


À soixante, je baissai les bras. Baisser du rideau. Mon âge mental m’eut. Lorsque les années comptaient double voire triple. 


Pourtant j’étais exceptionnel et les femmes que je connus me dirent souvent qu’elles aimaient fort, le plissé de mes yeux. J’adorais.


Pourtant j’aimais vivre et j’avais conscience de bon nombre de choses. 


Pourtant j’étais fort intelligent, sage et mesuré. Avant la débâcle. Ou pour être juste, les débâcles régulières. Il y avait moi et il y avait l’autre qui me suivait comme un chien fidèle et je le haïssais. J’aurais dû le combattre en réalité et en finir avec lui. Qu’est-ce qui m’en empêcha ?



Je vécus la guerre, le maquis, le bruit assourdissant que je gardai à l’oreille jusqu’au bout, je vécus la faim et les tickets de rationnement, je vécus le froid sciant, je vécus la crasse jusqu’aux hanches … Des images que je n’ai jamais pu chasser de mon esprit et qui revinrent fréquemment me faire trembler.


Pourtant, extérieurement, j’étais impassible et je fuyais souvent mon passé d’enrôlé et de rescapé derrière des occupations qui me donnaient un air serein. C’était plus tard, bien sûr, bien plus tard. Je lisais tout le temps, je faisais les mots croisés, je regardais les informations, je jouais au scrabble contre moi-même … Je me fuyais. 

Et le chien en peine me suivait et il finit par m'avoir. 


C’était que je ne m’autorisais aucun épanchement, aucune plainte, aucun soupir, je faisais partie de ceux qui avaient été élevés au couteau et puis, j’étais un homme. 


Une fois, ma compagne me surprit en train d’essuyer une larme, furtivement. Elle fit mine de n’avoir pas vu, mais je vis sa stupéfaction. C’était à la mort de mon meilleur ami. J’en avais été fouetté, mais je n’en montrai rien sauf quand je regardai l’hommage qui lui avait été rendu par ses collègues de travail. 

Ma compagne n’avait jamais compris cette rétention émotionnelle. Elle était, à l’inverse de tout ce que j’ai pu être, du genre à faire la promotion des purges régulières car « Ô combien bienfaisantes » disait-elle. Du genre à se renouveler au quotidien.


Je ne pouvais pas. C’étaient les injonctions de mon enfance : un homme doit savoir raison garder, un homme ça ne pleure pas, un homme ne fléchit pas …


Un homme est un îlot de sensibilité et si exprimer ses sentiments, si extérioriser ses ressentis lui avait fait gagner du temps de vie et bien, il aurait fallu le laisser pleurer, purée !

Il aurait fallu le laisser hurler ses peines et ses chagrins ! 

Il aurait fallu le laisser aimer et vivre, bon sang !




 



Je haïssais mon éducation, je haïssais le patelin où nous vivions qui n’était même pas le mien, de surcroît. Je haïssais les mentalités engoncées dans le patriarcat, je haïssais leurs valeurs militaires et l’amour de leur fanion qui passait par la mort et, je haïssais par-dessus tout, la mort. Le maquis, le sang et les têtes qui roulaient et les jambes sacrifiées.

 

Mourir, c’était être achevé. Que vont-ils trouver d’héroïque à cela ? Le pire c’est qu’après le maquis, du moins le mien, je ne vis que des guerres et des conflits, ici et là, et des télévisions qui relataient avec minutie et froideur. Guerre technique.


Était-ce notre destin ? 

 

Des hostilités, des conflits et puis des guerres et puis, d’autres mômes enrôlés - sacrifiés - à qui on fit croire qu’ils partaient corriger les choses, qu’ils étaient des modèles et qu’ils retourneraient chez eux, en héros. Et ils retournaient en dépouilles et on monte des cérémonies silencieuses et dignes, dit-on, et on sort les drapeaux et on avance de trois pas et on recule de quatre.

 

Beau spectacle. 

 

Je fus mort deux fois, à vingt-et-un ans et quelques décades après. Et mon tronçon de vie fut remplis d’images macabres, de peurs intériorisées, d’empêchements divers, d’anxiété, de tremblements … 



Un héros. Je fus un héros. 



 








vendredi 12 juin 2026

Écrire tant que les mots ont du sens

 

Nous vieillirons ensemble









 

 

I .


 

De la fenêtre de mon repaire de travail, quand je levais la tête pour respirer la lumière marine, je le voyais. Il allait, venait, s’activait, s’octroyait des pauses-sommeil de durées variables, réapparaissait, donnait des instructions, s’assurait d’avoir bien été compris, repartait s’enfermer, contrôlait de nouveau …

 

Je le connaissais intimement et mettais des mots à toutes ces allées-venues. La vie arrive tard souvent et la démarche méthodologique profonde était soumise aux aléas des idées spontanées ou des images mentales enregistrées, celles d’un temps révolu. 


Le temps court agit. Sur tous. 

 

Moi, je baragouine les couleurs et de mes mains, en mal d’exercice continu ou du moins fort régulier, je sculpte les formes aussi. Je passe de la matière malaxée à l’infini plaisir de mouler les corps, ou les divers vases, réceptacles de mon flux impératif et salvateur.

 

Étions-nous fous chacun à sa manière ? 

 

Il y a assurément le dur désir de vivre et de continuer et je ne concevais pas l’existence, dans le sens philosophique du terme, sans l’impérieux geste de faire couler des signifiances multiples. 


Lui s’inscrit dans le faire physique, le faire productif des semences et des capitaux, après une vie de léthargie et de vécu dans les abysses de l’oubli et de la folie.

 

J’échappai aux prismes de l’extérieur et repris mon travail. J’étais à l’heure de la résine, après des mois de plâtre, des années de bois et des débuts de pierres de toutes sortes. J’avais besoin de tailler, de modeler, de mouler, de mériter, à ma dimension, du genre humain. 

 









 

II. 



 

-        Pourquoi as-tu laissé faire, Mama ? lui demandai-je.

 

-        J’avais peur de son pouvoir de nuisance.

 

-         Mais tu n’as rien réglé, tu n’as fait qu’empirer les choses !

 

-      J’étais prise de déroute, de confusion, la peur me tenaillait. Je vivais un chaos à tous niveaux. Et la cécité s’installa. 

 

-         Nous vivons encore dans l’inachevé de tes atermoiements.

 

-       C’était bien au-dessus de moi. La nuisance des êtres retors existe bel et bien.

 

-         Il existe aussi l’implacabilité du non et l’esprit réparateur.

 

-         Hélas, mon fils !



 

Et elle choisit de partir de l’autre côté du monde palpable par manque de courage et de faire virulent nécessaire. Elle savait qu’il fallait lever le poing, mais elle n’en avait pas les codes. 









 









 

III.



 

Quelquefois les mots résistent. Les mots se cachent. Mais on ne les perd pas de vue. 

Et puis, on les sollicite et ils font les capricieux. Alors, on les tient par le cou, on les maîtrise et ils abdiquent. 

Pâles, ils nous déplaisent et nous refroidissent.

On leur tourne le dos pour aller s’emplir de signifiances étrangères.

Miracle. La jalousie heureuse opère.

Et ils exigent de nous de s’abreuver à notre source.

Pour rebondir, redevenir féconds et signifier ce qu’il de pire et de plus beau chez les Hommes.


Que c'est beau !



 








IV.



 

Elle regarda ce jeune homme de sa vie et lui dit le plus posément du monde :


« Vis chaque instant, mets en avant ton rationalisme et ne laisse pas l’émotion te subtiliser ce temps du bonheur si cher et si fugace. 


Agis dessus de manière à étirer sa durée. 


De par ton esprit libre et éveillé, de part ta limpidité, ta maîtrise de son cours, tu feras décupler cette perception heureuse des choses et ce sera exceptionnel. »

 









 






mardi 2 juin 2026

Sobel, la Dame aux mots rédempteurs

 

La Dame aux mots rédempteurs












 

I.


L’enfant en moi fut tiré de son sommeil par l’odeur chaude et heureuse du pain grillé. 

Réminiscence d’un temps lointain. Irrattrapable. C’est ainsi. 


Il n’y avait rien que moi et le calme qui m’était vital. Aussitôt, mon incontrôlable positivité se mit en branle, je me levai des deux pieds et allai vaquer à mes occupations primaires avant celles plus éthérées de mon esprit.


Je n’avais pas la forme olympienne habituelle à cause de la vague de chaleur et je refusai l’air conditionné, mais j’étais résolue à travailler.



Je me souvins de cet homme - incroyablement beau et qui ne le savait pas - qui passait souvent voir ma génitrice, probablement parce qu’il y trouvait du naturel et de la philanthropie. Il avait perdu la sienne assez tôt et déambulait avec, au fond de lui, une vacuité qu’il ne nommait pas et sur laquelle il ne s’attardait pas, par manque d’habitude réflexive.


Elle le sentait, mettait des mots bons et contagieux pour s’adresser à lui, tout en faisant sa chose, à tel point qu’un matin, qu’elle s’affairait avec son petit-fils, il se trouva à ses côtés dans la salle de bain, où elle donnait sa douche quotidienne au bébé.


 

-   Que ses cils sont longs, Tatie ! dit-il, dans un mélange très sérieux d’étonnement et d’admiration, en scrutant longuement le nourrisson. 

 

-     C’est juste l’eau qui fait cet effet, dit-elle, pour atténuer l’admiration du jeune homme qu’elle jugeait incommodante pour sa superstition à elle. Elle avait peur du mauvais œil au milieu d’un moment d’activité affective et intime avec son petit-fils, un moment qu’elle ouvrit par générosité à ce demandeur d’amour et d’équilibre, tant il lui paraissait malaisé de l’en exclure et parce qu’elle ne savait qu’aider les fragiles et les désorientés. 

 

-       Il est beau, ajouta-t-il. Très beau et chanceux.

 

-      Tu es très beau, regarde-toi, répondit-elle. Je le mets au lit et je suis à toi, mon neveu.


 

C’était le neveu de son mari, le sien aussi pour elle. Un quadragénaire, déjà, en ce temps-là, qui trainait son mal-être, la frustration d’un corps noué, un amour refusé par les siens, parce que la jeune fille n’était pas de condition convenable, un vide maternel, de la rancœur à l’égard de sa fratrie et un manque de savoir-réagir complet. Il traînait, allait çà et là, en extérieur sans but précis, fier pour sonner aux portes parentes, sauf pour elle, sa tantie douce, apaisante et généreuse. 






Il mourut à cinquante ans d’un pied diabétique gangrené, presque seul, silencieux depuis longtemps déjà, sans femme ni enfant ni animal de compagnie. Beau comme un vrai dieu et il l’ignorait et même, quand plus jeune, son miroir le lui prouvait, il ne s’y attardait pas, la tête ailleurs, à souffrir de mille manques et à ne pas savoir se saisir et se mettre debout. 

 

À suivre