vendredi 9 octobre 2026

Manger sa glace et prendre la mer

 












Nous étions assises sur le banc devant le glacier. Une enseigne qui venait d’ouvrir et qui affichait du cent pour cent vegan. 

Les glaces étaient peu sucrées et très onctueuses. 


Une petite voiture flambant neuf s’arrêta de l’autre côté. Le conducteur, un jeune trentenaire en descendit, fit le tour et aida une dame à en descendre. 


Sa mère de toute évidence, une quinquagénaire, mais qui avait l’air de mal se porter. Il lui tint le bras, lui fit traverser la rue, l’installa pas loin de nous, s’enquit de ses goûts et entra chez le glacier. 


Elle nous salua discrètement, un petit sourire fatigué sur le visage. 


Je sentis fort qu’elle était souffrante, de cette sorte de souffrance qui emporta ma mère à cinquante ans. Et j’eus une forte émotion. Christine me parlait et je ne l’écoutai plus. Il revint avec les glaces, s’assit à ses côtés. 


- Est-elle bonne ? lui demanda-t-il.


Elle acquiesça.


- Demain matin, je t’emmènerai tôt à la mer. Cela nous fera du bien. 


Il était sérieux. Il ne souriait pas. Il était, là, entier, à ses côtés. Elle était son entière responsabilité et il ne la lâcherait pas. Sans fioriture, sans verbiage. Il y avait une souffrance perceptible, diffuse, sans mots. 


La mère portait une sorte de turban, on ne voyait pas ses cheveux. Par traditionalisme ou pour des raisons chimiques. Son visage était livide et sa démarche très incertaine. 


Lui était d’une élégance simple. Il s’éventait et le faisant dans un entre-deux afin qu’elle en profitât. Surtout elle. C’était un alibi pour lui permettre de mieux être. Christine parlait et je répondais machinalement. 


De temps en temps, elle regardait dans notre direction et je lui souriais. Dans une démarche de connivence, de mon côté. Nous sommes tous des humains. D’ordinaire, je jurais avec le traditionalisme qui est aux antipodes de ma pensée, totalement affranchie intellectuellement. Mais là il n’y avait pas d’intellect qui vaille. Il y avait de la solidarité humaine et de l’empathie pure. 


"Je sais, j’ai vu, j’ai vécu."


Un fils qui soutenait sa mère, qui mettait, métaphoriquement et inconsciemment, un genou à terre pour la supplier de durer, qui lui offrait sa petite réussite sociale et sa propreté. Qui avait épousé sa cause, fort probablement, dans une douleur incommensurable, impossible à décrire. 


Comme des offrandes à ses jours pas si vieux que cela, mais qui étaient comptés. Je pleurais intérieurement. 


Quand ils se levèrent, il lui proposa de faire une petite marche et elle dit qu’elle ne préférait pas. 


- Je ne comprends pas, lui dit-il, que tu n’aimes plus le fromage. Je ne comprends pas. 

- J’en ai mangé toute ma vie, lui dit-elle, sur un ton de consolation. 


Et ils partirent. Dans une extrême fatigue d'un côté. Dans un fort abattement ontologique de l'autre. 






jeudi 8 octobre 2026

En mal avec les mots, fin














 

Je ne crois pas à l’âge d’or ni historiquement ni existentiellement. Je crois en la capacité des plus conscients d’entre nous à fabriquer du bonheur. Se projeter, se propulser. C’était possible, puissamment. 


Aujourd’hui, il faut le vouloir. Il faut créer le contexte et trouver écho. Mais c’est le vide. Voulu certes. 


Rappelez-vous, je suis d’un temps qui meurt.  Un temps qui refuse de courber l’échine, de composer ou de fermer les yeux sur l’essentialité de la réflexion consciente et sur le Beau. Oui, c’est trop puriste. Ridicule pour certains, mais ils ne comptent pas et n’ont jamais compté. 



Je me souviens de ce proche fou. Je le trouvai à terre, totalement déconstruit. Je lui proposai les codes de la stature des êtres debout, non sans y laisser des plumes. Parce que je fis de son mal-être, de sa folie, un défi humain, amical et existentiel. Il apprit à se redresser, à moitié, chaotiquement, irrégulièrement et devint vorace de matière. Celle des autres, dans la facilité, la concupiscence et l’entassement. Contre toute attente. 

Je n’avais pas mesuré son attentisme psychologique profond et je crus ordonner son chaos par la chose intelligente, livresque et artistique. Mais le Beau n’est pas séducteur pour les êtres d’utilité domestique.

On ne peut refaire le monde. La réflexion ne le saisit pas et il devint terre à terre. La folie rattrape. Différemment dans le cas de figure. 

Les désillusions de facture humaniste vous font détester les gestes humains. 

J’ai eu mal à la vérité. Mais j’actionnai les codes de la stature debout. Un goût un peu amer dans la bouche. Ce sont les réminiscences que je vous avais évoquées. 

 

 


Et cette amie que je perdis, cette femme que je crus à l’écoute. L’opportunisme flagrant me la fit rayer de mon existence. Je m’étais fourvoyée, encore une fois. Depuis, j’avance l’extrême méfiance et je me tiens surtout à l’écart du monde. Pourtant à chaque geste humain, à chaque plaisir offert, je lui inscrivais en tête le mot réconfort.

 

-     Ce que je t’offre là est du pur réconfort, lui disais-je, pour graver le mot. 

 

Hélas, il ne faut pas gommer la distanciation nécessaire dans l’aide à l’autre. Ce n’est pas professionnel. Peut-être que Sobel mit un peu trop de cœur en moi. Fini, au cachot. 

 

Vous voyez chère Madame, ce métier n’est pas sans ébréchure. 

 

Et pour ne rien vous cacher, je vous dirai que dans le fond, qu’en poussant loin la réflexion, qu’en optant pour la laideur, ici et maintenant, le fait est là : il n’y a pas d’amour. C’est horriblement contre moi, contre ma pensée, contre les mots auxquels je crois et qui tapissent ma vie et mes toiles. Il n’y a pas d’amour. Néanmoins, sur la question, je vais opter pour un mensonge consenti. 

Il existe. Il faudra juste mettre la main dessus. L’homme est foncièrement bon. 






Elle me fit un large sourire et prit congé. 






























mardi 6 octobre 2026

En mal avec les mots, 2

 





Les jours de la vie ne se ressemblent pas. Fort heureusement. Les plus intenses sont les plus marquants et il reste toujours quelque chose d’eux en mémoire. Et, je crois, que je suis dans une phase de mon temps d’aujourd’hui où un rien me hérisse le poil. 


Je viens vous voir pour la mer et pour les mots. La mer vue d’ici est moins tumultueuse que quand je suis au rivage. Elle me heurte moins. Et puis, les mots qui refusent quelquefois de couler ont plus de chance de se laisser aller ici. C’est que la pudeur est primordiale à mes yeux. Au point où certaines fois, pour la préserver, je clos les portes. Et jamais quitter un port n’est plus dur que dans ses opportunités-là. Je vous prie d’excuser mon atermoiement. Les choses ne vont pas d’elles-mêmes.








J’appartiens à un monde qui se meurt. Celui des idées, des livres et des mots. Celui des associations inhabituelles et des tournures imagées. Celui des bureaux en verre au milieu de la foule derrières lesquels les plumes les plus folles s’exerçaient et noircissaient le blanc immaculé du vide en exacerbant l’irrationnel le plus spontané. Pour créer, pour dire, pour amplifier le décryptage des choses folles et inaccessibles, pour espérer signifier. Et s'apaiser.


Non, je ne suis pas déraisonnable. Je suis curieuse des silences et je veux sonder l’insondable. Et même si je n’y arrive pas, j’aurais le mérite d’y avoir prétendu. C’est nécessaire. Et cela est inhérent à mon appétit de connaissance.


Je suis en mal avec les mots parce qu’il y a peu d’oreilles attentives, peu de temps curieux, peu de conditions opportunes ou alors c’est moi qui demeure en mes temps de prédilection.


Je suis encombrée par la méchanceté des humains, par leur présence soudaine en temps de douleur et par leur absence criante en temps de rire, par leur refus d’intégrer la spécificité de chacun et par leur désir d’uniformisation. Il y a de l’envie, je le sens fort. Pourtant nos convictions ne sont pas les mêmes. Qu’ils nous laissent donc notre foi en les mots et qu’ils épuisent le sol et le ciel, les terres et les mers de leur cupidité. 


Je suis une rationnelle pure, je ne prendrai pas une ride là-dessus, mais la méchanceté a un pouvoir de nuisance mesurable. Je ne peux vous en dire plus et je concède mon ignorance là-dessus.


L’esprit seul, sa clarté, sa force, son exercice, ses arrêtés vaincront la méchanceté. Or, l’esprit se meurt. Il est rare, se tait, se terre et n’a plus la puissance de jadis face à l’image et au réchauffé. 

L’esprit appelle l’esprit dans une ambiance survoltée de couleurs criardes et de hurlements. Le Factice. 

 

Et puis, quand noyée dans le bruit assourdissant du Factice, j’interroge mes références, je me trouve sur la grande place vide de la solitude. Mon monde se meurt.








Notre monde se meurt et nous sommes impuissants à le faire aimer aux jeunes pousses. Les mots, les plumes, les couleurs de la nature et les sons et puis reproduire, charger et faire exalter. Une dynamique qui s’épanouissait de tout acte, de toute histoire et de toute circonstance. La machine à penser et à vouloir tout remettre à neuf, puissamment. 


Que vois-je aujourd’hui ?

Du vacarme et de la vacuité ou peut-être un nouvel espace-temps duquel je suis écartée.

 

 

-      Les vôtres, les leurs se feront vos échos en temps et en heure. Il faut aussi vous dire que cette dynamique-là n'a jamais été le lot de tous. 

 

 

Mais ce n’est pas tout. 

 

 








 

 

samedi 3 octobre 2026

En mal avec les mots

 

Elle prit place et annonça d’emblée qu’elle avait beaucoup de choses à dire.


 

 




 

-              Je ne sais si vos quarante-cinq minutes vont suffire.


 

( Je vous rappelle que je suis psy et que mon cabinet qui donnait sur la Bleue de C. a vu toutes sortes d’êtres en souffrance, en déroute, en perdition, au creux de la vague, en panique, en péril, en multiples désespoirs … Que si les murs parlaient, il y aurait un imbroglio humain absolument insoutenable. )


 

-         Les choses se mélangent, les choses s’amplifient …

 

-          Commencez par le plus dur.

 

-      C’est dur de toutes parts. Je m’y perds. Et je refuse de subir. Je déteste l’apitoiement, ce n’est pas pour moi.


 

Elle se tut en proie à un assaut intérieur. Je gardai le silence.


 

-      J’ai besoin de croire, de nouveau, que tout cela vaille la peine. ( Elle se tut, regarda la mer, semblait perdue dans ses pensées. ) Les Hommes sont laids. Et je sais qu’il faut soutenir l’inverse.

 

-        Beaucoup ne le sont pas.

 

-       C’est vrai. La pensée et l’art existent, ils ont leurs créateurs, les seuls qui me manquent ... Mais on ne les voit plus, il faut les chercher à la loupe.

 

-        Une occupation noble. Je le crois.

 

-   J’ai passé un temps épouvantable. La méchanceté m’entourait de toutes parts. Et même les réminiscences lointaines n’amenaient à la surface que mensonges et entourloupes. Je hais la malhonnêteté.

 

-    Elle est dans la nature de beaucoup d’entre nous. Ceux qui n’agissent pas dessus, la trimballent comme une fatalité.

 

-        Tout est affaire de réflexion et d’arrêts. Nous sommes d’accord. 

 

 

( Elle regarda de nouveau la mer. Le silence fut assez long et je ne fis rien pour l’interrompre. Elle faisait le tri dans ce qu’elle voulait exprimer. )









 

-     Un temps long, difficile, plein de déconvenues et je fis mine de n’en avoir pas souffert. Les Hommes sont laids, méchants et dépourvus de générosité humaine. Une poignée est suffisamment intelligente pour agir sur sa mauvaise part. Et puis, l’espoir qu’il ne faut jamais cesser d’entretenir. Ce qui nous maintient debout et tendus comme un arc en exercice. Mettre à terre la morosité. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

 

-    Parfaitement. Et vous avez la main, fis-je le plus sérieusement du monde.

 

-       Je voudrais que vous sachiez que ce que je vais vous dire là sort du plus profond de moi-même. Que de le mettre en mots est rude. Qu’il y a son intimité avec soi-même et de la pudeur aussi. Je ne veux pas galvauder mon intimité. Mais je suis assez encombrée. Ce n’est pas aisé de dire l’indicible. Et je suis en mal avec les mots, ces temps-ci.