lundi 16 mars 2026

Destin, dites-vous ? 3

 3.









Il s’introduisit dans le bureau, l’air abattu, fort triste et pensif. Il vivait dans les émotions, réfléchissait à tout, dans le but de décrypter. Une maïeutique de vie. 


Cela promet d’être un grand jour, pensa la psychologue.

 

« Pourquoi la relecture de cette autofiction m’a-t-elle à ce point dérangé ?


Pourtant, je n’en aimais pas trop l’auteur, ni son style, ni sa manière de dire les choses crûment, ni encore sa froideur affichée, ni même son manque d’empathie à l’égard de sa mère vieillie … 


Je n’aime pas spécialement le nouveau roman, l’irrespect de la syntaxe, les ellipses …


Je n’aime pas la froideur dans les relations humaines, la distanciation avec le noyau familial, ni le rejet des siens. La famille est sacrée et les liens de sang puissants : ils fondent les êtres.


Pourtant dans ce roman, il y a de l’amour. Un amour profond et fort et solidaire. Avec la mère, avec le petit frère. La mère qui d’une manière consciente ou inconsciente poussa son enfant à la cupidité et de quelle façon ! Je crois même qu’avec lui, il y eut de l’amour. Même si le corps, le désir a prédominé. Lui, c’est l’homme du paquebot et de la garçonnière.


Dérangeante cette relecture. Et puis, j’ai pleuré. Je crois que j’ai pleuré la mère qu’ils pensent folle ou qu’elle pense folle alors qu’elle portait haut les siens et à mains nues. Évidemment, il y a des silences probables, des secrets tus …


Je viens de perdre ma mère, vous le savez. C'est peut-être cela. Mais, je ne crois pas.


La littérature des corps en bataille n’est pas du tout ma littérature de prédilection. Le corps, pour moi, est lié à l’admiration de l’intelligence de l’autre et de ses beaux yeux.  Le corps intervient toujours après les envolées intellectuelles et c’est juste magique. Le corps pour le corps, cette fonction utilitaire m’est détestable. Les bas instincts, répétais-je, souvent.


Ce livre décousu assez souvent, ce livre presque murmuré par endroits, cette mère sur les rotules, les conditions de vie de cette famille m’ont pris à la gorge, à deux ou trois reprises. 


Rien ne marque plus que le dénûment. Absolument rien. Pourtant, je le lis et je ne l’ai jamais vécu. Et je déteste la froideur affichée et l’abandon de la mère. Et puis, l’observer sous toutes les coutures et consentir à dire que ce n’était pas elle et qu’il fallait partir et tourner la page. 


Pourtant, je le répète : l’amour fut puissant à l’égard de la mère et du petit frère. Puissant. Le désamour est amour lacéré, dans le cas de figure. Je crois. Il y a aimer et puis, il y a aimer et tuer. Je crois aussi. 


Et je soupçonne cette personne d’être séparatiste et discriminante. C’était d’époque, mais même si cela l’était, il y avait moyen d’être humaine et respectueuse de l’autre.


Je ne sais toujours pas, avec exactitude, ce qui m’émut dans la relecture de ce roman autobiographique. Peut-être l’âge, l’ingratitude, les passés marquants, la douleur contenue de l’auteur malgré les ruptures. Cette femme froide avait souffert, mais elle avait aussi avancé et seule. 


Je crois qu’aimer est sacré. Qu’aimer est un engagement à vie. Je crois qu’aimer est une construction continue de ceux qu’on porte dans sa mémoire, de ceux qu’on porte dans sa matrice et de ceux qu’on porte dans son cœur. Un engagement, une main tendue, un renouvellement régulier et fréquent. Et des mots, toujours des mots et du rire.


Et c’est d’une telle rareté.


C’était ce que j’avais à vous dire aujourd’hui. J’ai longé la mer et elle m’a parlé de nouveau. Vous n’êtes pas obligée d’intervenir. J’avais besoin de m’exprimer sur l’amour. Aimer de cette manière silencieuse et glaçante est très lourd à porter. Moi non plus, je n’ai jamais su aimer. J’avais trop à faire avec moi-même, mes nœuds et mes manques. 

 

Et puis, écrit-elle, vers la fin du roman, même l’immortalité meurt. Oui, oui, elle meurt, même elle. Ça m’émeut encore. »


 

Il regarda à sa droite, au loin. La Bleue semblait l’écouter. Ils avaient le même tumulte intérieur. C’était à la fois vie et temps jeté, mais c’était ainsi.


- Je crois savoir de quel roman vous parlez, dit la psychologue. 


Une phrase qui a son prix. 










jeudi 12 mars 2026

Destin, dites-vous ? 2


                    







« Vous savez, il y a les bons et les méchants. Lui, c’est un débonnaire. Il y a les autres aussi, mais ce n’est pas le propos. 


C’est aussi le fils de son père. Il eut tout sur un plateau d’argent, travailla d’arrache-pied pour quadrupler la colossale fortune et vivre dans l’ostentation absolue. Toujours dans la gentillesse extrême. Ou la faiblesse.


Un jour, il fut largué par celle qu’il considéra comme la femme de sa vie pour « raison fondamentale de bêtise patentée » et ce fut quasi tragique pour lui. Il s’enferma dans le mutisme, vécut dans l’oppression thoracique et mit toute sa force à travailler encore et encore. Toujours plus d’argent et de biens.


Quelques années plus tard, il vit au loin une toute jeune fille qu’il suivit sur une mob empruntée précipitamment au gardien de l’entreprise. Elle lui sembla suffisamment belle pour concurrencer celle dont il était toujours fou amoureux. Ayant repéré son domicile, il put un jour croiser sa mère et lui dire son intention : la demander en mariage. L’acquérir, en réalité. 


Et ce fut chose faite. Il offrit une maison à la famille, fixa un salaire à vie à la mère et prit la gamine. Elle avait le un-tiers de son âge, semblait ingénue, fort soumise et silencieuse. 


Trente ans plus tard, elle eut en son nom toute la fortune, à coup de crises, de violence, de chantage d’esclandres, de jeux, de mensonges, d’entourloupes et de coquetteries quasi professionnelles … Son point fort : trois enfants, un par décennie. Les trois en échec aujourd’hui, en raison de choix, à l’emporte-pièce, de scolarisations à la mode. 


L’ingénue s’était avérée coriace et déterminée, sur la durée. Sans cœur ni conscience aucune. Elle fut vendue et le fit payer cher à tous. Personne ne comptait à ses yeux. Ses enfants avaient été conçus dans la précipitation, le dégoût, la rage … C’était sa monnaie d’échange. 


Sans le sou, elle le jeta et prit mari sur mari. Quatre ou cinq en tout. Les enfants furent délaissés par l’un et l’autre et leur sort prit une tournure dramatique.









 

En quoi était-ce le destin ?

Pourquoi je vous parle de parfaits inconnus ou presque ?

En quoi, leur vie me concerne-t-elle ?

Pourquoi suis-je si noyé aujourd’hui ?

Vais-je bientôt mourir ?

Mourir la grande interrogation, très vite. À peine sorti de l’adolescence.

 

 





À suivre 







vendredi 6 mars 2026

Destin, dites-vous ?



 Marseille, Cabinet d'écoute psychologique







 

-        Comment allez-vous en ce moment ?


 Il se taisait, se faisait violence pour ne rien laisser transparaître de ce qui écrasait sa poitrine. Il avait longé la mer, comme à chaque fois, pour se rendre à son cabinet et il gambergeait.

 

-      La personne que j’ai aimée le plus au monde est toujours sur le pied de guerre. Je le sens, je le sais. Elle affiche une indifférence et une froideur douloureuses et je n’ai pas en moi ce mordant utile pour placer mon curseur ailleurs. Avec hauteur.


Se quittera-t-on sans espoir de mots, d’écoute et de douceur ?

 

J’ai longé la mer et elle ne me parle plus. Peut-être en a-t-elle ras le bol de mon tenace mal-être …

 

Je sais que je partirai sans cette paix des hommes qui m’est vitale. Pour moult raisons. Pourtant, je n’ai pas trahi …

 

Je rêve d’un bonheur doux et permanent depuis pas mal de décennies. Un bonheur pourvoyeur de sourires et de rires francs et éclatants. 

Et rien. 

 

Même le dynamisme utile à la vie, ces petits bouleversements qui jalonnent notre chemin et qui le dotent de sensations, de concret et de réalisme, change de face et ressemble davantage à de l’agitation. Obstination aveugle par désir de croire et de vivre.

 

Je ne sais plus quoi faire, ni quoi dire, ni comment persuader cette autre qui refuse la vie. Certaines expériences sont génératrices d’énergie et d’implication, sur la durée. Comment peut-on les ignorer ?

 

J’appelle cela le cri de vie. Le sourire d’un enfant. La douceur d’une main qui se cramponne. Mensonge ? Peut-être. Mais ces mensonges-là sont les plus authentiques. Du moins pour un temps.

 

 

Je viens chez vous pour verbaliser de l’incohérence. Mais c’est ainsi, j’ai ma dignité d’homme. À vous de vous frayer un chemin. 






 


 



Il se tut pour reprendre sa logorrhée au bout de quelques minutes.





 




-      Je calcule mes moments de bonheur quelquefois. Ils ont eu une telle puissance. Mais ils étaient de courte durée. C’est peut-être beaucoup au regard de ceux qui n’ont pas eu droit à cette intensité. J’ai quand même été acteur. On n’a rien sans une implication soutenue et reconduite et voulue. Voire désirée.

C’était quand j’étais une force d’entreprise. 


 

Je ne radote pas, chère Madame. Je me déleste d’une tristesse insidieuse. 

Je voudrais vous raconter l’histoire de cet autre qui s’était fait dévaliser. À l’os. À force de bêtise et d’inconscience. Je ne sais pas pourquoi je veux vous la raconter, mais je le ferai. 


Destin, dites-vous ? Non, je ne crois pas. Pas complètement du moins. Et notez que par destin, j'entends, quant à moi, hasard.


 

À suivre












           P.-S. : 


              La nuit n’est jamais complète 


       La nuit n’est jamais complète.
       Il y a toujours puisque je le dis,
       Puisque je l’affirme,
       Au bout du chagrin, 
       une fenêtre ouverte,
       une fenêtre éclairée.
       Il y a toujours un rêve qui veille,
       désir à combler,
       faim à satisfaire,
       un cœur généreux,
       une main tendue,
       une main ouverte,
       des yeux attentifs,
       une vie : la vie à se partager.


Paul Éluard, extrait du recueil Derniers poèmes d’amour.









jeudi 26 février 2026

Tranches de vies ordinaires

 







I.


 

Au salon trônait un grand portrait d’elle. La cinquantaine, semblait-il. Magnifique port et superbe poitrine. Troisième mariage vraisemblablement. Celui où elle fut heureuse jusqu’au bout. Son mari était en tout point comme elle et sa condition d’artisan ne la rebuta pas. Lui en était fier, c’était un métier de famille sur plus de trois générations, des armuriers et des spécialistes des carabines. C’était son métier, le matin. L’après-midi, il était maître d’hôtel dans un vieil établissement du centre historique. Ses revenus étaient corrects, mais c’était un Seigneur. Tous les matins, il laissait deux bonnes pièces à son intention dans une bonbonnière de décoration à l’entrée de la maison et tous les weekends, il l’invitait à l’Hôtel de Mer de la côte. Ils se faisaient beaux et s’habillaient élégamment, commandaient un taxi et s’installaient devant la mer. 


Et elle souriait à tout-va, fredonnait à mi-voix quelques chansons de son jeune âge et conversait assez vite avec les plus engageants. Et c’étaient les années 50, les vieilles familles, la convivialité, le bonheur d’alors, l’élégance et le raffinement …

 

-   Tout va plutôt mal de nos jours et ce depuis que la femme a déserté sa maison pour aller travailler ! Il n’y a plus aucun charme, en réalité.

 

C’étaient les années soixante-dix. Sophia avait cinquante ans. Son mari travaillait du lundi au samedi, matin et après-midi. Tous les jours, il lui laissait une somme d’argent pour ses besoins de femme fort soignée. Elle économisait et après s’offrait ce dont elle avait envie. Elle adorait les chaussures à talons aiguilles moyens, les robes à rayures blanches et bleues, les senteurs florales et les sacs pochettes. Et du lundi au samedi, c’était la mise en plis après le départ de son mari à l’atelier et le brossage et la laque trente minutes avant son arrivée. 

 

-   Une femme tient sa maison et se fait belle pour son cher époux. Qu’est-ce que ces gendarmettes qui courent dehors aux côtés des hommes ?

 

Son modernisme avait des limites et la mouvance, chez elle, se bornait à la sortie du dimanche et à deux marchés par semaine pour de menues emplettes : légumes et fruits.

 

-        Les grandes courses, c’est Monsieur mon mari.

 

Ils vécurent trente ans ensemble. Ni l’un ni l’autre n’eut d’enfants avant leur mariage arrangé. Ni l’un ni l’autre ne s’en offusqua. Et ce fut ainsi : les pièces du matins, les rouleaux et la mise en plis, les chaussures à talons fins, le costume blanc pour lui l’été, les carabines démontées, l’Hôtel de la Mer, les conversations légères, les rires et, sempiternellement, la même phrase répétée : 

 

-    En sortant travailler, en abandonnant leurs foyers, les femmes rompirent un charme vrai, fort et essentiel.



 


 






 

II. 


 

Il était fort séduisant, le savait et mâchait continuellement un chiclet à la menthe. Sur la plage, les jeunes filles en fleurs le scrutaient derrière leurs lunettes de soleil. Il faisait battre leurs cœurs à toute allure d’autant qu’elles se gavaient de romans-photos d’amour. Il était grand et musclé, ses cheveux châtains étaient assez longs, à la mode de son temps et son regard bleu profond était irrésistible. Et il en jouait. Quand l’occasion se présentait et qu’il saluait une des amies de sa sœur, il ôtait ses Ray Ban foncées et glissait la branche dans sa bouche, l’air de rien. En réalité, il testait son beau regard sur la gent féminine. Il se savait très beau, mais à vingt ans, c’était à force d’exercice qu’on arrivait à croire plus ou moins en soi. Les hommes paraissent forts et sûrs d’eux, mais ce n'est qu'une façade. 

 

Un jour, dans la nouvelle boulangerie de la ville, il croisa Marie-Jo. Elle avait seize ans, un père sévère et une mère aux aguets. Lui avait au moins dix ans de plus qu’elle et elle aurait été rejointe par sa mère, qu’il aurait eu de sérieux problèmes.

 

-   Bonjour toi, lui dit-il nonchalamment, en lui souriant de toutes ses blanches dents.

 

-       Je ne vous connais pas. Et gare à vous, j’appelle mon père. Il n’aime pas les étrangers. 

 

-      Je ne suis pas un étranger. Nous sommes du même pays et je suis votre voisin. Il n’y a rien à craindre ma petite.

 

-       Je ne suis pas votre petite, lui lança-t-elle, les yeux en flammes.

 

Ils étaient de confessions différentes et bien que tout parût harmonieux, il y avait des tracés bien clairs, du silence derrière les sourires et beaucoup d’anxiété, de part et d’autre. 

 

-     Restons bien loin les uns des autres sans que cela ne soit flagrant, disait sa mère, dans la discrétion de la maison familiale.








 

 

III.


 

Il la regarda bien dans les yeux et lui dit qu’il n’était pas ce qu’elle croyait, que ce n’était pas pour lui, que c’était difficile devant les autres de devoir s’expliquer.

 

-              Tu es bien ce que tu m’as signifié après la boulangerie ?

 

-              Oui, bien sûr, mais …

 

-              Mais quoi ?

 

-              C’est difficile.

 

-              Qu’est-ce qui est difficile ?

 

-              De devoir continuer à camper …

 

-              Camper où ? Camper quoi ?

 

-              Bon, laisse tomber.

 

-              Mais laisse tomber quoi ?

 

 

Il prit ses affaires et partit se recentrer.

 

C’était l’histoire d’un couple disparate qui vécut cahin-caha dans un même pays, mais dans des différences tous niveaux. Culturellement surtout. Le chiclet, les Ray Ban, la démarche musclée chaloupée, la liberté … avaient ses heures. 

 

Marie-Jo fit ses bagages et rejoignit sa mère expatriée. Une phrase coupante fit son effet :


- Il ne fallait pas me croire, lui dit-il. J’étais jeune. Je jouais. 

 

Des phrases iconoclastes, assumées, non assumées, certaines et hésitantes, tranchantes et virevoltantes. Elle trancha, fut en peine longtemps et puis, un jour de soleil, elle se releva et partit murmurer sa vie à l’oreille du cheval du pré.