mardi 2 juin 2026

Sobel, la Dame aux mots rédempteurs

 

La Dame aux mots rédempteurs












 

I.


L’enfant en moi fut tiré de son sommeil par l’odeur chaude et heureuse du pain grillé. 

Réminiscence d’un temps lointain. Irrattrapable. C’est ainsi. 


Il n’y avait rien que moi et le calme qui m’était vital. Aussitôt, mon incontrôlable positivité se mit en branle, je me levai des deux pieds et allai vaquer à mes occupations primaires avant celles plus éthérées de mon esprit.


Je n’avais pas la forme olympienne habituelle à cause de la vague de chaleur et je refusai l’air conditionné, mais j’étais résolue à travailler.



Je me souvins de cet homme - incroyablement beau et qui ne le savait pas - qui passait souvent voir ma génitrice, probablement parce qu’il y trouvait du naturel et de la philanthropie. Il avait perdu la sienne assez tôt et déambulait avec, au fond de lui, une vacuité qu’il ne nommait pas et sur laquelle il ne s’attardait pas, par manque d’habitude réflexive.


Elle le sentait, mettait des mots bons et contagieux pour s’adresser à lui, tout en faisant sa chose, à tel point qu’un matin, qu’elle s’affairait avec son petit-fils, il se trouva à ses côtés dans la salle de bain, où elle donnait sa douche quotidienne au bébé.


 

-   Que ses cils sont longs, Tatie ! dit-il, dans un mélange très sérieux d’étonnement et d’admiration, en scrutant longuement le nourrisson. 

 

-     C’est juste l’eau qui fait cet effet, dit-elle, pour atténuer l’admiration du jeune homme qu’elle jugeait incommodante pour sa superstition à elle. Elle avait peur du mauvais œil au milieu d’un moment d’activité affective et intime avec son petit-fils, un moment qu’elle ouvrit par générosité à ce demandeur d’amour et d’équilibre, tant il lui paraissait malaisé de l’en exclure et parce qu’elle ne savait qu’aider les fragiles et les désorientés. 

 

-       Il est beau, ajouta-t-il. Très beau et chanceux.

 

-      Tu es très beau, regarde-toi, répondit-elle. Je le mets au lit et je suis à toi, mon neveu.


 

C’était le neveu de son mari, le sien aussi pour elle. Un quadragénaire, déjà, en ce temps-là, qui trainait son mal-être, la frustration d’un corps noué, un amour refusé par les siens, parce que la jeune fille n’était pas de condition convenable, un vide maternel, de la rancœur à l’égard de sa fratrie et un manque de savoir-réagir complet. Il traînait, allait çà et là, en extérieur sans but précis, fier pour sonner aux portes parentes, sauf pour elle, sa tantie douce, apaisante et généreuse. 




Il mourut à cinquante ans d’un pied diabétique gangrené, presque seul, silencieux depuis longtemps déjà, sans femme ni enfant ni animal de compagnie. Beau comme un vrai dieu et il l’ignorait et même, quand plus jeune, son miroir le lui prouvait, il ne s’y attardait pas, la tête ailleurs, à souffrir de mille manques et à ne pas savoir se saisir et se mettre debout. 

 

À suivre 

 







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