samedi 9 novembre 2024

J'inscris le rêve au Patrimoine de l'Être heureux, fin.

 





Je veux qu’on m’aime avec respect. Je veux qu’on m’écoute. Lui seul le fait. Je veux que mes douleurs cessent, que je puisse lâcher ma nuque qui menace de choir. Mes jambes sont lourdes et la vie fuit de partout. Mon père me manque, mais qu’avait-il à toucher mon corps ? Pourquoi m’avait-il tant monté contre les autres ? Pourquoi après la naissance de mon fils m’avais-tu dit que j’avais un corps de mère nourricière ? Un corps plein ?


Pourquoi me tournes-tu autour comme un rapace ? Pourquoi ne sais-tu pas aimer ta femme comme elle le désire ? Aimer, ce n’est pas affaire d’orifice, j’ai une sainte horreur de cette prédation !


Je veux dire mes peines depuis plus de trente ans, tes insuffisances, cette vie chronométrée de cuisine et de lever à 7h tous les matins. Qui te dit que j’aime te voir dans ma cuisine ? Dans ma salle de bains ? Que j’aime ces bruits de tous les jours vieux de plus de trois décades ? Je hais ta chaine de télévision préférée ! Je déteste le quotidien que tu lis ! 


Finalement, tu n’es pas un homme libre sauf dans les mots. Il y a les mots et il y a ta réalité. Le discours et ta trivialité au quotidien. Comme si certaines choses sont intouchables, parce que c’est ainsi. J’ai besoin d’absolu pas de coulis de mangue. J’ai besoin de rêver que vivre est toujours possible.


Tu m’as beaucoup menti. Tu m’as donné mille versions de ton histoire. Je ne te connais pas vraiment. Tu es un être double. Moi, j’ai été claire avec toi. Je t’ai aimé. Maintenant j’aime Le Pourvoyeur d’espoirs. IL m’ouvre grande la porte des possibles. Voilà pourquoi je le regarde tous les jours.


Oui, tu m’as menti. Je le sais depuis longtemps. 


Ëtre honnête, tu sais ce que c'est ? Être droit et respectueux. Être clair et franc et authentique. 

Et puis, se renouveler. S'enquérir des désirs de sa femme. L'écouter et l'entendre. Et ne pas la trahir surtout. Oui, ne pas la trahir. Tu m'as trahie en m'oubliant, aux heures où j'avais le plus besoin de ton écoute.


- Nous sommes tous des imparfaits, Sophia. Regarde la mer et dis-moi tout. Je ne t'ai jamais trahie au sens convenu du verbe. Tu le sais. J'ai juste été imparfait et toi aussi. Ce n'est pas grave, c'est juste humain. Il y a du travail et de la réparation, on le fera. C'est toujours possible.


Fin









 

vendredi 8 novembre 2024

J'inscris le rêve au Patrimoine de l'Être heureux, 4

 











 

 

 



Elle toucha à peine au dessert. Pourtant elle raffolait du coulis de mangue au fromage blanc, une sorte de panna cotta, mais avec du fromage à la place de la crème. Elle baissait la tête et fixait son verre.

 

-        C’est de la mangue spécialement pour toi. Je sais que tu l’adores.

 

Elle leva la tête et le regarda droit dans les yeux.

 

-        Tu es un homme d’orifices et je te hais pour cela.

 

-        Pardon ? dit-il, les yeux tout ronds.

 

-        Tu fais tout cela pour du c … !

 

Il avait du mal à saisir tellement c’était inattendu. Que lui disait-elle ? Il prit une profonde aspiration, régla le timbre de sa voix sur « Calme extrême » et dit :

 

-   Je fais cela pour ma femme que j’aime et dont j’ai besoin pour échanger, sortir, regarder et bien finir les derniers 300m.

 

Il choisit de la regarder sans sourciller. Elle parlait et elle parlait gros. C’était bon signe. Cela faisait un moment qu’elle trouvait refuge dans le mutisme et dans les bras de Dieu.

 

-      Non, tu fais ça pour toi. Moi je vaux bien plus que des parties et des orifices.

 

-      De quel orifice parles-tu ? Ce n’est pas toi ces mots crus. Je suis ton mari, ton compagnon et je veux te faire plaisir, d’où ce dessert et le reste.

 

-  J’ai trouvé l’amour, le vrai. Quant aux hommes, je les plains. Ils s’imaginent être indispensables.

 

-        Mais Sophia, que racontes-tu là ?

 

-  Te rappelles-tu ce que tu m’as dit après la naissance de notre benjamin ?

 

-   Heu … non. C’était il y a vingt-six ans. Sophia, dit-il, d’une voix radoucie. Tu te laisses aller, tu fuis le réel, tu ne lis plus et cela fait plus de trois mois que tu ne parles presque plus. Arrêtons avec les orifices ou je ne sais quoi. Allons marcher en bord de mer, nous avons la chance de l’avoir au bout de notre bras. Allez viens et dis-moi tout ce que tu veux.

 

Elle se leva avec peine comme si une masse ou une peur l’empêchaient de gérer ses mouvements. Elle semblait réticente, mais il ne la laissa pas se démonter.

 

-        Viens, je débarrasserai plus tard.

 

Il mit le dessert au réfrigérateur et se hâta pour lui trouver un gilet et un sweet pour lui.


-     Sophia, je suis là pour toi et ensemble nous allons tout déblayer. Je voudrais comprendre la phase par laquelle tu passes. 

 

-        Je veux être aimée, mais surtout qu’on ne me touche pas. Je suis une prude moi !

 

-        Le toucher est bon pour le moral, dit-il, en lui prenant très lentement le bras.

 

Elle se raidit. Il lui sourit et dit :


-     La mer panse toutes les blessures. Et dis-moi tout. On n’est pas obligés de nous toucher plus que cela. De nous aider mutuellement, oui. 

 

-     Mon père me touchait et il n’arrêta qu’au premier poil et je n’aimais pas cela. Quand il comprit que je grandissais, il arrêta. Je déteste les hommes.

 

-    Ton père t’adorait, il est mort il y a trente ans. Paix à lui. Ce n’était pas ce que tu croyais. C’était de l’amour, un peu excessif certes, mais pas ce que tu penses aujourd’hui. Il y a un peu de confusion Sophia. Quand même.

 

-        Je n’aimais pas cela.

 

-        Pourquoi en parles-tu aujourd’hui ?

 

-        Parce que toi, tu es attiré par les mêmes choses.

 

-        Quelles choses ?

 

-        Le corps.

 

-    Là, maintenant, non. Mais tu me manques, c’est vrai ces dernières années. En quoi est-ce insultant ou illégitime ? Nous sommes un couple.

 

-        Mais sais-tu seulement ce que moi je veux ?

 

-        Dis-moi, je suis tout ouie. 

 

À suivre 













samedi 2 novembre 2024

J'inscris le rêve au Patrimoine de l'Être heureux, 3

 







Virginia Woolf avait-elle eu raison ?

 

Pourquoi pensait-il à elle ? Avait-elle épargné aux siens une morte lente en hâtant la sienne ?

 

Il s’en voulait d’avoir des pensées aussi mauvaises, aussi funestes ... C’était qu’il ne la comprenait plus, haïssait cette maison désertée du rire et de l’engouement. Le bruissement de ces robes de Dieu qu’elle ne quittait plus lui mettait les nerfs à vif. Et ce noir débordant ! Elle perdait la raison, clairement.

 

Il ferma la porte derrière lui bien décidé à en découdre avec elle parce qu’il fallait crever l’abcès et que cette enflure dans sa tête et son âme - un mot qu’il exécrait – prenait des grosseurs pathologiques alarmantes.

 

Il alla directement à la cuisine, sortit du frigo les ingrédients d’une Bolognaise, d’une salade verte composée et d’un dessert à la mangue. Il adorait cuisiner et il devait le faire de toutes les manières puisque sa moitié agitée n’avait de place que pour Dieu dans sa vie. Il se disait que les odeurs chaudes finiraient par agir sur elle et que les cris du ventre n’avaient aucune religion. Vitalement. 

 

Il mit une nappe colorée, disposa assiettes et couverts, serviettes en tissu … Tout ce qu’elle adorait avant ce fol amour engloutissant. Il choisit minutieusement une bonne bouteille de nectar blanc, certain que cela allait la faire sortir de ses gonds, mais il ne transigeait pas sur les libertés individuelles. 

 

Et il l’appela.

 

-       On se met à table Sophia ?

 

Elle vint assez vite, ce qui le conforta quant au pouvoir de l’odorat, l’un des plus puissants sens humains qui mêle nez, mental, souvenirs précis et thumos.

 

-       Enlève cette bouteille, dit-elle, dans un souffle.

 

-       Enlève ce pagne noir corbeau.

 

Elle baissa la tête et se regarda, hésita un court instant et se dirigea vers sa chambre. Elle revint vêtue d’une robe de jour blanche, passant ainsi du noir des Parques de la mort, à la blancheur de l’Immaculée conception. Il se servit un verre, rangea la bouteille de Chardonnay dans son rangement de cuisine destiné aux vins et prit place. 


Le vit-elle ? Il n’en savait rien. Il lui servit sa salade, ses spaghettis aux crevettes et au parmesan, remplit son verre d’eau pétillante, fit la même chose pour lui-même et lui souhaita bon appétit.

 

-       Je t’ai préparé ton plat préféré du temps des jours familiaux. Cela nous manque.

 

Elle ne répondit pas et commença à se sustenter en silence. Il la sentait fébrile à l’intérieur comme l’eau bouillonnante d’un torrent. Elle déglutissait aussi assez lentement comme si faire passer les aliments de l'oesophage à l’estomac demandait d’elle un effort incommensurable. 

Il se taisait et l’observait du coin de l’œil, il avait choisi de se taire afin que le temps fasse de son côté son travail. Il était certain qu’elle était en dépression. Pourquoi ? Comment ? Pour quelles carences ? Quelle vieille blessure de son miroir interne ?

 

Il allait tout faire pour la ramener à la vie, ensuite à elle-même et enfin à lui. Son adversaire était de taille, mais il comprit que c’était le cloître qu’elle s’était choisie. Et il aimait sa femme.

 

À suivre 









vendredi 1 novembre 2024

J'inscris le rêve au Patrimoine de l'Être heureux, 2









 


Il traînait le pied, son pas était lourd comme si une masse s’agrippait à ses mollets. Il redoutait le moment de franchir le seuil de ce qui devrait être un foyer, mais qui était devenu un enclos tous les jours un peu plus oppressant. 

C’était ainsi qu’il voyait leur maison. Ajouter à cette sensation d’étouffement, le silence pesant des murs et des personnes.

 

Comment sa femme avait-elle pu muer de cette façon et à ce point ? De quelles manières y avait-il contribué ? En quoi avait-il été décevant ? Était-elle en crise ? Toutes ses tentatives de rapprochement étaient vouées à l’échec et elle déclinait toute proposition de sortie, de balade, de dîner … 

 

Le pire, leurs espaces communs avaient changé du tout au tout. Tout était marqué par la présence de Dieu : des sabots de bois du siècle dernier, un dispositif pour ses ablutions ( bassine, pichet, pierre lisse, court tabouret de bois du XIXème … ) qu’elle faisait à l’ancienne faisant de son Dieu, une entité récalcitrante au progrès. Un accoutrement de prière noir, un long fichu noir, un lot de demi-bas noirs … 

 

Pour lui, cette belle et rebelle étudiante en sociologie perdait la raison, assez sûrement. Le fait de n’avoir pas enfanté de fille ? 

Peut-être, pensait-il.

Elle aurait été un miroir réfléchissant. Parce qu’une chose était certaine, elle n’avait plus la capacité de s’observer et avait fixé des choix de vie qu’elle jugeait justes et incontestables. 

 

Il l’aimait encore. Elle avait la cinquantaine, un corps mince et effilé, des traits nobles et sérieux - devenus raides et intransigeants.

Elle était toujours désirable, mais ces appels-là, elle y était devenue fort sourde et si le discours devenait franc, cela pouvait virer à l’agressivité.

 

Qu’allait-il pouvoir faire avec cette épouse transformée en serviteur de Dieu ? Comment allait-il procéder pour la faire revenir à la vie ? Quel discours arrêter pour lui signifier sa descente aux enfers - paradoxalement ?


Ils s’étaient tant aimés. Ils avaient partagé un nombre incalculable d’idées et de situations. Elle était lancée comme une flèche pour tout retourner, tout observer, tout peser et tout contester … Était-ce la ménopause qui faisait des siennes ? Pouvait-elle agir sur le corps et les synapses aussi ? Il n’en savait rien et avait besoin de comprendre.

 

Pour lui, rien dans leur vie n’a pu être la cause de ce revirement. Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre au départ des garçons. Déjà du temps où ils étaient encore en études au lycée et vivant avec eux, elle avait commencé timidement sa mue. Elle refusait les câlins en leur présence, disait être une mère et pas une Marie … , refusait tout humour amoureux …

Il ne s’en était pas inquiété et pensait qu’elle voulait s’affirmer en mère. C’était certes un peu étonnant au vu de ce qu’elle était à vingt ans, mais il avait mis cela sur le compte d’une pudeur qu’il trouvait assez sexy parce qu’au final, elle se réservait pour leur intimité.

 

Sexy ! se dit-il. Comment ai-je pu être aussi bête !

 

Elle était aux antipodes du corps, de l’autre côté de la route, tout près des buissons qui abritaient les bêtes les plus craintes. Elle était bien loin, dans les bras d’un Dieu qui ne la calculait pas, mais auquel elle s’attachait de plus en plus, plutôt pathologiquement et à qui elle livrait les motifs de son existence et les clés de sa rédemption. Elle n’était déjà plus sur terre, mais dans l’antichambre de l’au-delà. 

 

Il tourna la clé dans la serrure et franchit le seuil du mausolée. 




À suivre