3.
Il s’introduisit dans le bureau, l’air abattu, fort triste et pensif. Il vivait dans les émotions, réfléchissait à tout, dans le but de décrypter. Une maïeutique de vie.
Cela promet d’être un grand jour, pensa la psychologue.
« Pourquoi la relecture de cette autofiction m’a-t-elle à ce point dérangé ?
Pourtant, je n’en aimais pas trop l’auteur, ni son style, ni sa manière de dire les choses crûment, ni encore sa froideur affichée, ni même son manque d’empathie à l’égard de sa mère vieillie …
Je n’aime pas spécialement le nouveau roman, l’irrespect de la syntaxe, les ellipses …
Je n’aime pas la froideur dans les relations humaines, la distanciation avec le noyau familial, ni le rejet des siens. La famille est sacrée et les liens de sang puissants : ils fondent les êtres.
Pourtant dans ce roman, il y a de l’amour. Un amour profond et fort et solidaire. Avec la mère, avec le petit frère. La mère qui d’une manière consciente ou inconsciente poussa son enfant à la cupidité et de quelle façon ! Je crois même qu’avec lui, il y eut de l’amour. Même si le corps, le désir a prédominé. Lui, c’est l’homme du paquebot et de la garçonnière.
Dérangeante cette relecture. Et puis, j’ai pleuré. Je crois que j’ai pleuré la mère qu’ils pensent folle ou qu’elle pense folle alors qu’elle portait haut les siens et à mains nues. Évidemment, il y a des silences probables, des secrets tus …
Je viens de perdre ma mère, vous le savez. C'est peut-être cela. Mais, je ne crois pas.
La littérature des corps en bataille n’est pas du tout ma littérature de prédilection. Le corps, pour moi, est lié à l’admiration de l’intelligence de l’autre et de ses beaux yeux. Le corps intervient toujours après les envolées intellectuelles et c’est juste magique. Le corps pour le corps, cette fonction utilitaire m’est détestable. Les bas instincts, répétais-je, souvent.
Ce livre décousu assez souvent, ce livre presque murmuré par endroits, cette mère sur les rotules, les conditions de vie de cette famille m’ont pris à la gorge, à deux ou trois reprises.
Rien ne marque plus que le dénûment. Absolument rien. Pourtant, je le lis et je ne l’ai jamais vécu. Et je déteste la froideur affichée et l’abandon de la mère. Et puis, l’observer sous toutes les coutures et consentir à dire que ce n’était pas elle et qu’il fallait partir et tourner la page.
Pourtant, je le répète : l’amour fut puissant à l’égard de la mère et du petit frère. Puissant. Le désamour est amour lacéré, dans le cas de figure. Je crois. Il y a aimer et puis, il y a aimer et tuer. Je crois aussi.
Et je soupçonne cette personne d’être séparatiste et discriminante. C’était d’époque, mais même si cela l’était, il y avait moyen d’être humaine et respectueuse de l’autre.
Je ne sais toujours pas, avec exactitude, ce qui m’émut dans la relecture de ce roman autobiographique. Peut-être l’âge, l’ingratitude, les passés marquants, la douleur contenue de l’auteur malgré les ruptures. Cette femme froide avait souffert, mais elle avait aussi avancé et seule.
Je crois qu’aimer est sacré. Qu’aimer est un engagement à vie. Je crois qu’aimer est une construction continue de ceux qu’on porte dans sa mémoire, de ceux qu’on porte dans sa matrice et de ceux qu’on porte dans son cœur. Un engagement, une main tendue, un renouvellement régulier et fréquent. Et des mots, toujours des mots et du rire.
Et c’est d’une telle rareté.
C’était ce que j’avais à vous dire aujourd’hui. J’ai longé la mer et elle m’a parlé de nouveau. Vous n’êtes pas obligée d’intervenir. J’avais besoin de m’exprimer sur l’amour. Aimer de cette manière silencieuse et glaçante est très lourd à porter. Moi non plus, je n’ai jamais su aimer. J’avais trop à faire avec moi-même, mes nœuds et mes manques.
Et puis, écrit-elle, vers la fin du roman, même l’immortalité meurt. Oui, oui, elle meurt, même elle. Ça m’émeut encore. »
Il regarda à sa droite, au loin. La Bleue semblait l’écouter. Ils avaient le même tumulte intérieur. C’était à la fois vie et temps jeté, mais c’était ainsi.
- Je crois savoir de quel roman vous parlez, dit la psychologue.
Une phrase qui a son prix.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire