Mourir encore une fois, dans le silence.
Il est mort et c’est pesant, difficile et déroutant.
Jeudi, il passa voir s’il y avait du travail, si on avait besoin de ses services et mourut le lendemain.
Il travailla toute sa vie consciencieusement, sans savoir-faire notoire, mais avec de la volonté vraie. Il engageait son échine, son corps et y mettait tout son temps. Et puis, il rentrait, prenait son petit plaisir et se préparait pour le lendemain, une nouvelle journée de travail.
Trente-cinq ans de services, de courses, d’entretien léger, de gardiennage, là-bas, ailleurs, au besoin, à l’appel, aux départs …
Profonde tristesse.
( Étaient-ils en reste avec ce Monsieur ? )
Un jour, il se plaint - très vite et à demi mots - de s’être fait traiter de buveur. Elle le regarda bien en face et lui dit qu’il était bien plus droit que toutes les grenouilles de bénitier avec leurs airs de sainteté composée et leur hypocrisie, qu’il était fier, digne et dix mille fois plus honnête qu’eux. Qu’il était travailleur et que c’était ce qui faisait d’un homme un homme vrai. Il en fut heureux sans mots, mais en rougissant, à près de quatre-vingt ans. Et elle l’avait dit le plus sérieusement du monde parce qu’elle le pensait fort.
A la mort de son fils, qui ne travailla jamais, qu’il ne considéra pas comme un travailleur sérieux, il alla la voir en courant, lui annonça la nouvelle et repartit aussitôt. Elle le vit très furtivement essuyer une larme, à la dérobée. Et ce n’était pas un homme à pleurer, certainement pas.
Mais à souffrir aux profondeurs les plus enfouies.
Il travailla toute sa vie, fit les besognes les plus dures, obéit dans la fierté à ceux qui aimaient leur nombril et le ton haut des coqs à ergots. Il gagna de l’argent, nourrit fort sa femme, gâta probablement ses filles. Son unique plaisir, avec aimer sa femme, était de noyer fatigue et couleuvres dans le vin. Il buvait seul, sans déranger personne, longeait les murs en rentrant, de honte. Peut-être de honte. Parce qu’il ne nommait pas la chose. C’était son plaisir quotidien, tabou et sans nom.
Une voisine lui offrit un jour des plats tournés qu’elle culpabilisa de jeter. Il piocha dedans, dans le silence, et le soir en rentrant chez lui, tout noyé d’alcool, il hurla devant sa porte qu’il n’était pas un chien, mais bien un homme et qu’il aurait fallu qu’elle le respectât, elle qui bâtit sa demeure avec son c…
C’était la Justice des dignes et des besogneux et il faut savoir respecter l’humain.
Elle aimait bien ce Monsieur et son téléphone en main, elle faisait le geste de l’appeler pour de menus services et il était mort. Des automatismes. De l’affection. De la reconnaissance. Elle était heureuse de lui avoir fait plaisir avec de menus cadeaux, des fringues de l’étranger qu’il endossait le jour même pour aller désembourber avec, des jardins et des caniveaux.
Mort, bien mort, une vie achevée, de labeurs et heureusement de petits plaisirs.
Une nuit, le propriétaire fit une visite impromptue et le trouva dans les bras de sa femme. Il se fit discret et ne lui fera de remarque que le lendemain.
- Je sais que c’est du travail, mais cela fait deux mois et ma femme me manque. Ce n’était plus possible. Oui, je l’ai fait venir.
Sans gêne, le plus sérieusement du monde, avec cette innocence des gens simples, mais non moins humains, non moins intègres. Ils en rirent longtemps, avec compréhension, son système de pensée se tenait, à sa manière.
C’était un Digne, un fier. Il ne donnait jamais son prix après un travail et beaucoup en profitèrent.
Sa mort est pesante, elle n’est pas entérinée, c’est difficile. Sa fille est en colère : « Tu pleures tous les morts. Basta ! C’est ainsi. »
Mais sa mère savait que c’était une stratégie de défense et mentalement lui donnait raison. Elle savait sa sensibilité et son humanisme. Sa générosité.
- Tu pourras rester ou je fais venir le jeune ?
- C’est mon travail, je le ferai.
- Je te sens fatigué.
- Je suis très bien et je garde deux maisons. La vôtre est la mienne. Donc, je reste.
Et il resta et il mourut à son retour. Et il ne tendit jamais la main. Quatre-vingt trois ans de vie, de travail et de fierté. Dans les couleuvres. Souvent.
Paix à ce Digne.

