jeudi 29 janvier 2026

Mourir, encore une fois


Mourir encore une fois, dans le silence.


 





Il est mort et c’est pesant, difficile et déroutant.

Jeudi, il passa voir s’il y avait du travail, si on avait besoin de ses services et mourut le lendemain.

Il travailla toute sa vie consciencieusement, sans savoir-faire notoire, mais avec de la volonté vraie. Il engageait son échine, son corps et y mettait tout son temps. Et puis, il rentrait, prenait son petit plaisir et se préparait pour le lendemain, une nouvelle journée de travail.

Trente-cinq ans de services, de courses, d’entretien léger, de gardiennage, là-bas, ailleurs, au besoin, à l’appel, aux départs …



Profonde tristesse. 

Étaient-ils en reste avec ce Monsieur ? )



Un jour, il se plaint - très vite et à demi mots - de s’être fait traiter de buveur. Elle le regarda bien en face et lui dit qu’il était bien plus droit que toutes les grenouilles de bénitier avec leurs airs de sainteté composée et leur hypocrisie, qu’il était fier, digne et dix mille fois plus honnête qu’eux. Qu’il était travailleur et que c’était ce qui faisait d’un homme un homme vrai. Il en fut heureux sans mots, mais en rougissant, à près de quatre-vingt ans. Et elle l’avait dit le plus sérieusement du monde parce qu’elle le pensait fort. 

 

A la mort de son fils, qui ne travailla jamais, qu’il ne considéra pas comme un travailleur sérieux, il alla la voir en courant, lui annonça la nouvelle et repartit aussitôt. Elle le vit très furtivement essuyer une larme, à la dérobée. Et ce n’était pas un homme à pleurer, certainement pas. 

Mais à souffrir aux profondeurs les plus enfouies. 

 

Il travailla toute sa vie, fit les besognes les plus dures, obéit dans la fierté à ceux qui aimaient leur nombril et le ton haut des coqs à ergots. Il gagna de l’argent, nourrit fort sa femme, gâta probablement ses filles. Son unique plaisir, avec aimer sa femme, était de noyer fatigue et couleuvres dans le vin. Il buvait seul, sans déranger personne, longeait les murs en rentrant, de honte. Peut-être de honte. Parce qu’il ne nommait pas la chose. C’était son plaisir quotidien, tabou et sans nom. 

 

Une voisine lui offrit un jour des plats tournés qu’elle culpabilisa de jeter. Il piocha dedans, dans le silence, et le soir en rentrant chez lui, tout noyé d’alcool, il hurla devant sa porte qu’il n’était pas un chien, mais bien un homme et qu’il aurait fallu qu’elle le respectât, elle qui bâtit sa demeure avec son c…

 

C’était la Justice des dignes et des besogneux et il faut savoir respecter l’humain. 


Elle aimait bien ce Monsieur et son téléphone en main, elle faisait le geste de l’appeler pour de menus services et il était mort. Des automatismes. De l’affection. De la reconnaissance. Elle était heureuse de lui avoir fait plaisir avec de menus cadeaux, des fringues de l’étranger qu’il endossait le jour même pour aller désembourber avec, des jardins et des caniveaux. 

Mort, bien mort, une vie achevée, de labeurs et heureusement de petits plaisirs.

 

Une nuit, le propriétaire fit une visite impromptue et le trouva dans les bras de sa femme. Il se fit discret et ne lui fera de remarque que le lendemain.


-        Je sais que c’est du travail, mais cela fait deux mois et ma femme me manque. Ce n’était plus possible. Oui, je l’ai fait venir.

 

Sans gêne, le plus sérieusement du monde, avec cette innocence des gens simples, mais non moins humains, non moins intègres. Ils en rirent longtemps, avec compréhension, son système de pensée se tenait, à sa manière.

 

C’était un Digne, un fier. Il ne donnait jamais son prix après un travail et beaucoup en profitèrent. 

 

Sa mort est pesante, elle n’est pas entérinée, c’est difficile. Sa fille est en colère : « Tu pleures tous les morts. Basta ! C’est ainsi. » 

Mais sa mère savait que c’était une stratégie de défense et mentalement lui donnait raison. Elle savait sa sensibilité et son humanisme. Sa générosité. 


-              Tu pourras rester ou je fais venir le jeune ? 

 

-              C’est mon travail, je le ferai. 

 

-              Je te sens fatigué.

 

-    Je suis très bien et je garde deux maisons. La vôtre est la mienne. Donc, je reste.

 

 

Et il resta et il mourut à son retour. Et il ne tendit jamais la main. Quatre-vingt trois ans de vie, de travail et de fierté. Dans les couleuvres. Souvent.


Paix à ce Digne. 














































samedi 10 janvier 2026

Histoire d'O

 🍀🐚🐞


J’ai retrouvé l’homme de ma vie et me voilà prête à le céder. C’est ainsi et c’est juste et c’est nécessaire.

 







Il montait et remontait sur le conduit de chauffage et de climatisation pour tenter de voir ce qui se faisait à l’intérieur de la salle. Aussitôt parvenu, il retombait et inlassablement remontait. Il avait quatre ans et beaucoup de détermination.


Ayant remarqué son acharnement, la maîtresse ouvrit la porte et le fit entrer. Triomphant, il lui dit : « Je veux travailler avec vous ! »

 

Elle craquouilla pour lui, immédiatement. Il était vif, ouvert, souriant, extrêmement présent et fort attentif. Sa sœur l’appela près d’elle.

 

-   Tu es trop jeune pour l’école, lui dit-elle, avec cette assurance des aînées. Mais viens, reste auprès de moi.


 

Mais il était libre déjà et entendait bien tout saisir de la classe de Mme V., des enfants, du coin bibliothèque, du grand tableau blanc et voulait s’exprimer. Exactement comme aujourd’hui qu’il s’apprête à dessiner son histoire et à la raconter avec sa plus belle plume. 

 

Un môme exceptionnel, au regard ombragé de cils fournis et épais, à l’œil expressif et beau, couleur choco-caramel. 

 

Sa sœur l’adorait. Néanmoins, elle voulait canaliser son énergie débordante pour bien tracer les contours de son territoire de grande sœur. Au début, il en fut impressionné pour très vite doubler et passer à la sixième vitesse. Elle le laissa faire au vu de son intrépidité, n’en prit pas grand ombrage et s’accommoda de son dynamisme. Il sera tancé vertement occasionnellement, mais elle était généreuse et il lui filait entre les doigts.

 

Les parents assirent son statut d’aînée au vu des manèges quotidiens et lui, qui réclamait un titre égal, fut sacré petit bonhomme de la fratrie et il donna son approbation.

 

-              Tu es l’aînée. Et je suis le garçon.

 

-              Je suis l’aînée !

 

-              Je suis le garçon !

 

 

Commença chez cet étonnant môme blond, au cou dégagé par le savoir-faire d’un coiffeur expérimenté, ce môme court et rapide, un parcours scolaire où il investit toutes ses ressources. Excellent apprenant, étonnant enfant, élève généreux avec les autres, il entreprit de prêter main forte aux lents, une fois sa tâche accomplie. Pas avant. Et il devint le petit maître aux côtés de la maîtresse. À expliquer, à rassurer, à encourager, à promouvoir, à suggérer des idées à Mme V., à servir d’intermédiaire entre elle et l’administration …

 

Un jour ordinaire d’école, il fit une chute et s’ouvrit en surface le crâne. L’école entreprit de l’emmener à la clinique la plus proche pour quelques points de suture et tout le long de l’incident, il dit au médecin et à l’infirmière qu’il fallait lui laisser, à lui, la tâche d’en aviser sa mère. Il avait six ans.


-              Il est préférable que cela soit moi. 


Oui, oui, en français littéraire. Comme avec sa cape bleu roi, à la piscine de l’hôtel Thalasso, quand il déambulait en élégant môme qui avait réponse à tout. Saisissant. Sûrement insupportable. Pour les autres.

 

Les gamins accoururent vers elle en fin de journée pour lui annoncer le fâcheux incident et il les réprimanda sérieusement avant d’entreprendre un discours de tranquillisation digne d’un praticien chevronné.


-      Maman, ce n’est rien. Quatre points. Je suis debout et je te parle. Alors, aucune inquiétude. C’était à la clinique et tout s’est bien passé. D’accord, Maman. Rentrons.

 

Elle se rappela des cours de lecture qu’elle donnait à sa classe deux fois par mois aux côtés de Mme L. Il était attentif, juste et fier.

 

-              Qu’est-ce que tu es grande Maman ! Qu’est-ce que tu es belle !

 

Et ce n’était pas faux. Néanmoins, quand c’était lui qui le soutenait, avec ses yeux si beaux et si brillants, son profil grec, cela avait une autre saveur. Et sa mère l’adorait.

 

L’éloignement viendrait-il de là ? Le rejet.

Était-ce dans la nature des choses ? 

Était-ce le prix dans ce coin du monde si formaté ?

Était-ce pour fuir une passion dévoreuse ?


 

Des années plus tard quand elle le retrouva dans ce café avec sa femme, avec la nouvelle famille, avec tellement d’opportunités d’échanges intéressants, avec des personnes claires, agréables qui développèrent en elle, une affection immédiate, elle sut que leurs retrouvailles étaient réconciliatrices et belles et elle lui donna raison. 

Il lui suffisait de le regarder avec cette belle personne à la chevelure bouclée et aérienne, au port altier et au regard intelligent pour se dire qu’il était de la trempe des libres, ce fils d’Adonis. Son Fils. Au vu de l’impérialisme des mères. 

 

-      Il avait raison, se dit-elle. Il se devait de tracer le périmètre de son riche champ personnel. Il avait raison de se protéger de cet être d’excès émotionnels. La distanciation était légitime. Et de toute manière, il fut gorgé de moi ! reconnut-elle.

 

L’amour est puissant. L’amour est une richesse absolument inestimable dans le cas de figure. L’amour filial. Et puis, ce môme devenu un homme, grand, séduisant et irrésistible aujourd’hui, avait déjà donné le ton : « Je suis le garçon ! »

 

Elle se le redit, dans un sourire, dans l’apaisement : J’ai retrouvé l’homme de ma vie et me voilà prête à le céder. C’est ainsi et c’est juste et c’est nécessaire.

Et cette créature lumineuse, cette Sylphide aérienne, cette intelligence tranquille, aux côtés de laquelle il allait marcher et édifier, était son offrande à ses attentes, à ses désirs, à son amour malmené.

 

La définition même de cette étrange chose qui unit une mère aux siens. Ce lien si exceptionnel qui défie tout, jusqu’à la mort et qui l’emporte sur tout le reste au vu de son intensité exceptionnelle. 

Avec l’aînée, avec le garçon et avec cette chose du cœur battant et vivant. 

Qu’importe ce qui pourrait advenir ! Même si se maintenir est un devoir et un objectif. 

 

-              J’ai oeuvré, se dit-elle. Nous oeuvrâmes.