lundi 20 novembre 2023

La Pythie incrédule, 1






 

I.



Elle se mit sous l’eau, s’émulsionna, se frotta, fit ses gestes de toujours et laissa l’eau couler, longtemps, sur ses cheveux. Le moment de bonheur suprême de quasiment tous les jours - bien qu’elle ait les cheveux longs et qu’à force de les brosser, elle se demandait quelquefois si elle n’allait pas devenir chauve. Mais l’eau lui était vitale : de la fraicheur, de l’aérien et tout tombait à ses pieds : les soucis en premier.

Elle coupa ses pointes et les mit dans une tranche d’essuie-tout.   Pour après. Elle se sécha, s’habilla et se maquilla très légèrement. Elle détestait le maquillage visible et ne faisait que foncer à peine ses contours. 

Prête à sortir, elle passa au jardin, creusa la terre et y mit ses cheveux. Dans son esprit imaginatif, elle mélangeait ses gênes aux créatures invisibles pour y laisser une part d’elle. Une petite participation, de son vivant et de son choix, à la marche du monde et plus spécifiquement à l’évolution de l’univers. Un court instant, elle se demanda si ce n’était pas du génétiquement modifié … mais mis un terme à une imagination qui s’amusait à assiéger.


 

-       Suffit, dit-elle, intérieurement.


 

Elle rendait visite à son unique sœur bien qu’elles aient été conçues dans deux corps différents. Elles vécurent ensemble, de leur naissance à l’adolescence, et, partagèrent tout. Des lunettes, aux vêtements, aux crises parentales, aux sourires et plus tard aux déchirures. Sa sœur lointaine et proche, tendre et souriante, rieuse et bonne enfant … Et puis, les marques de la vie … 

 

Elle passait chez elle tous les matins, à 7h40, et, ensemble, allaient au lycée. Souvent, elle croisait son père en y allant, elle lui disait bonjour et lui répondait, invariablement, bonne nuit. Un fêtard au grand cœur, mais son épouse lui dit un jour, qu’être la femme d’un homme comme lui n’était pas de tout repos.

 

Son amie aimait les mots scientifiques compliqués à la prononciation, les noms de médicaments et elles en riaient ensemble. Elle les prononçait très sérieusement et bougeait ses lèvres méticuleusement pour y parvenir. 

Staphylococcus, cystolithotomie, angiéctasie … et elles partaient en vrille de rires …

Elle aurait pu faire un métier de la santé, mais elle choisit de chercher le bonheur et l’unité, et, son intelligence ne faisait pas de doute. 

 

Nush - comme celle d’Eluard - était belle, drôle, rieuse, artiste, moderne et en besoin d’équilibre, de tendresse et de Vie. Son amie était rieuse aussi, drôle, mais moins sociable et moins extravertie. Une éducation rigoriste et un milieu assez fermé, mais quand il s’ouvrait, il ne se refermait pas, malgré tout. Question de liens.

Quand on a vécu ensemble au moins une quinzaine d’années, on ne peut s’oublier. L’enfance est le temps de toutes les constructions et de tous les liens forts en affect et en intensité. En grandissant, elles se séparèrent, se rencontrèrent et de nouveau se séparèrent. Mais jamais l’affection forte et indestructible n’en pâtit, ce n’était pas possible ; question de temps, de mots, de silences, de crises, de rires, de honte et de présence du temps de l’enfance.

 

Un jour, Nush reçut une cousine à elle et immédiatement l’amie et elle ne se supportèrent pas. Probablement de la jalousie à propos de l’appartenance de Nush. L’enfance est un terrain puissant, avec des lois et des codes. Des bûchers et des potences.

 

-      Non, je ne marche pas. Tu vas rentrer chez toi et moi, je ne veux pas rester seule. Alors, tu me laisses avec mon amie ! cria Nush, à l’adresse de sa cousine.

 

C’était assez pour la raide qu’était l’amie et une amitié à trois commença assez péniblement, mais assez rapidement au final.

 

Un matin, que l’amie passait chez Nush afin qu’elles aillent ensemble au lycée, un cendrier en plein vol plané faillit atterrir sur sa tête. Elle le saisit et le posa sur la table d’entrée. 

 

-       Tonton, c’est dangereux, lui dit-elle. Et on va à l’école.

 

C’était un Juste malgré tout et il s’excusa. Parce que les adultes sont aussi, au fond d’eux-mêmes, des enfants en grande peine. Soit ils apprennent à mettre le holà, soit ils vivent en dents de scie. Il fit partie du second groupe.


 

 

Elle monta dans sa voiture et se dirigea vers chez sa sœur. Elle avait un peu froid, calmait son intériorité avec peine et subdivisait son émotivité envahissante.

 

-       Non, se disait-elle, je serai dans le rationnel.

 

Elles avaient vieilli les deux et malgré les effets visibles du traitement, elle retrouvait le regard de sa vieille sœur, sa bouche gymnaste du temps des mots scientifiques. Passé le premier moment, bien que l’absence eût duré une dizaine d’années, bien que chacune portât son âge et son vécu, bien que Nush fût assez fragilisée par le protocole, la relation des deux enfants était là, le passé, la tendresse, les rires et le lien fort. Le cendrier aussi.


Un temps qui sera déterminant. Des retrouvailles naturelles. 


L’amie savait qu’elle allait être présente. Histoire de vivre ensemble, de continuer, dans la petite distance ou dans la présence certaine. 

 

L’amie se souvint de la seule fois où elles eurent une légère altercation. C’était une raide et une rationnelle à l’extrême.

 

-       Tu me juges, lui dit Nush.

-    Non, je comprends ton désir d’unité, mais tu mérites mieux que ce qu’on me dit. Je ne te veux pas cela.

 

Quelle importance ! Nous ne sommes pas destinés à être identiques et dans nos différences, notre vécu, nos principes, nos désirs, nos besoins, nos carences, nos souvenirs de cendriers jetés à la tête de ceux que l’on croit être nos adversaires, notre obsession du bonheur … nous sommes la même fragilité sous divers couverts, de protection, de pudeur, de cache-misère, de désespoir et d’appétit de vie. Qu’importe nos erreurs ! Qu’importe !


Seul demeurer est essentiel, le plus possible. Parce que vivre n’a d’intérêt que quand toutes les parties de notre existence existent. Et elles sont chacune une partie de l'existence de l'autre. 


                                                                                                                                 A suivre 

 

 

 


 





mardi 14 novembre 2023

Mes hommages, chère Madame

14 nov. 2023 

Carthage, Cabinet de coaching psychologique et PNL









« Je veux être le témoin de mon temps, je veux dire les choses et être juste. Je crois que j’en ai vu pas mal, je crois que je sais distinguer le faux du vrai. Mon regard est bien aiguisé, c’est une question d’âge.


 

Je discutais avec un éminent Monsieur, il y a peu, et il m’a exprimé son sentiment sur mon travail. 


 

-   Vos références ne sont pas communes, me dit-il. Tout le système derrière est peu accessible, insaisissable du personnage lambda … 


 

Je lui signifiai que j’avais ma communauté d’esprit, mon petit monde de décortiqueurs. Qu’il allait être déçu parce qu’ici, seule la vacuité marchait avec son cortège d’inepties. Ici et ailleurs.


 

-   C’est joli, léger, formaté, gonflé, souriant, cillé, décérébré à l’infini … et cela plait, lui répondis-je.

 

 

 

C’était un grand Monsieur habitué à l’organisation, au travail minutieux et il voulait lui aussi être le témoin de son temps en rendant compte d’une vie forte, riche et pleine de rebondissements. Certains logiques, d’autres inattendus. 


 

-      J’ai encore à l’oreille le bruit des bombes et je voudrais exprimer toute l’injustice que je vis, enfant, en temps de colonisation. Terrible de se sentir écrasé chez soi, mais jamais nous ne fîmes allégeance, jamais. Même nos femmes, en cette époque lointaine s’emmitouflèrent et portèrent les armes à la Résistance …








 

 

Tout l’intérêt de prêter l’oreille à l’intelligence était là, à la droiture, aux principes et à la fierté. C’est plutôt cossu. Ce qui, par ailleurs, fixa mes choix assez tôt, à peine sorti de l’enfance. 

 

La rigueur, le sérieux et la droiture. Je suis de ceux qui détestent le verbiage et la gélatine coulante.


 

 

Je viens donc aujourd’hui vous parler à vous, mon écouteuse, du grand intérêt des mots, de leur signifiance et de leur impact sur ceux qui les saisissent, peu nombreux certes, mais bien existants. 

Les mots pour dire la vérité, les mots pour être juste et honnête, les mots pour laisser la trace d’une histoire, la sienne ; ou de l’Histoire, celle de tous. 


 

Cet éminent Monsieur a l’intention de laisser sa trace en faisant part de ce qu’il vit, entendit et vécut. Une participation qui sera sûrement édifiante et qui s’ajoutera à toutes les autres, l’essentiel étant la parole libre et vraie ; ce qui distingue un travail d’un autre, en réalité.

 

-       Ce qui m’importe, me dit-il, est d’exprimer ce que j’ai senti durant mon existence. Ce que moi, j’ai senti au fin fond de moi-même, par l’esprit et par le cœur.

 

 

Et c’est précisément cela, les mots : des accents de vérité. Et quelquefois, ils vous remuent et vous font monter les larmes aux yeux.


 

Moi-même, je dis les choses. Et vous le savez. Et je le fais en me référant à un code de droiture et d’honnêteté. A une échelle de valeurs et de conviction intime et je refuse de m’en séparer. Je ne le peux, en vérité. 


 

Suis-je dans le mensonge quand je dis les faits ? 

Suis-je dans l’erreur quand j’interroge l’Histoire lointaine ?

Me trompé-je quand je refuse totalement de mettre les hommes sur deux plateaux de balance inégaux ?

Suis-je à bannir parce que l’or de l’un ne le rend pas meilleur à mes yeux face au dénûment de l’autre ?

Quelquefois mon esprit se trouve dans une telle confusion que je ne sais plus regarder le monde parlant, le monde qui gesticule, le monde qui tape du poing sur la table … 

 

Qu’est-ce que cette démagogie ?

Comment peut-on être autant imposteur ? 

Comment ne pas admettre les erreurs du passé ?

Faut-il pour vivre ne s’entourer que de ceux qui ont un sens aiguisé du vrai ?


 

J’avais besoin en me levant ce matin de venir vous entretenir de mes égarements et de mes certitudes. Quelquefois, il m’arrive de désespérer du genre humain. Mais je ne me laisserai pas écraser par le poids de mes artères, ni par la malhonnêteté des falsificateurs, ni par les démagogues en costume gris anthracite.


 

Je manierai les mots. L’éminent Monsieur dira l’impérialisme du riche et son mépris de l’impuissant, il dira son devoir de gestionnaire international. Nous raconterons nos histoires, l’Histoire afin de contrebalancer la voix des imposteurs.


 

Merci de l’écoute, chère Madame, mes hommages. 

Oui, je suis d’un autre temps, mais ma voix se fera entendre. La sienne aussi. 

Nous avons pour nous, l’honnêteté, c’est beaucoup. 

Allez, je prends congé et je payerai votre assistante. »


 

Il quitta le cabinet et prit comme à chaque fois, le chemin de la mer.














 

lundi 13 novembre 2023

Les noms viennent toujours après

 Sous l'épée du texte de service ...







I.



 

 

Sur le dos, les oreilles sous l’eau iodée, je m’entendais respirer et vivre.

 

La sensation était fort ontologique : j’existais. Et j’oubliais le visage menaçant de ce personnage qui promettait de raser. J’oubliais les morts, les enfants terrorisés, les femmes souillées. J’oubliais l’horreur. J’oubliais l’autre fou qui, placide, prenait la parole pour dire que la région sera définitivement rayée de la carte …

 

Je m’entendais respirer et vivre et j’oubliais que les politiques sont des monstres et qu’ils prétendent s’exprimer au nom des peuples. Les politiques doivent être arrêtés et enfermés. Des Fous grisés par le pouvoir, des esprits courts, vite oublieux des valeurs et qui tombent rapidement dans les surenchères de la violence. ( 14.10.23 )


 

 

II.



 

 

Canaan, une terre comme une autre où vivaient des « ethnies ». Des êtres humains en somme. Au II ème millénaire avant J.-C. 

 

Les Cananéens ne se savaient pas cananéens, les noms viennent toujours après. 

 

Toujours est-il qu’ils vécurent tous ensemble, eux, les autres, les voisins, ceux de la source …

 

Les conditions difficiles, la famine ont toujours été à l’origine des déplacements. Parce que, seule, la survie importe aux êtres vivants, elle seule. Question d’instinct de conservation.

 

Et puis, ils crurent bon de faire valoir un argument d’autorité : L’Éternel.

Au nom de L‘Éternel.

 

Ils sont les fondateurs du monothéisme 1500 avant J.-C. 

Eux, c’est-à-dire nous tous, à ce moment-là. 

Le groupe se scindera plus tard, avec le christianisme après la naissance de Jésus, en l’an 1 et l’islam, 622 après J.-C.

 

Et la famine fut mise de côté pour édifier Son histoire. Chacun, à sa période, se mit à l’écrit. Se mit à ériger et à soumettre. S’ensuivirent rapidement les tribunaux, l’apostasie et la mécréance. 

 

Nous sommes un pied dans l’histoire, l’autre dans le mythe, les deux dans l’archéologie passée et présente, qui seule a la parole juste. 


 

 








 

 

III.



 

Le bruit des bottes se fait entendre. Abominable.

Nous avions fait la sourde oreille, le temps d’un temps léger et heureux.

Cela faisait bien longtemps.

 

 

La terre est à tous et la propriété est vol. Il l’avait bien compris, lui, le penseur et le théoricien. 

 

Pas les autres. Pas les hommes assez globalement. Posséder les domine, les fait haleter, les fait commettre les pires exactions et au final, ils partent et n’emportent que leur linceul, pour les meilleurs. 

 

Et il pleut le viol, les enfants torturés et tués. 

 

Et manifestation rageuse de force extrême en riposte. Et il pleut des morts, des blessés, des enfants au plus mal, des déplacés, sans nourriture, ni eau, ni aide acheminée. 

 

Cinq semaines de destruction, de mort, de bombes, de chars … 

 

L’homme rase l’homme sur une terre qui n’appartient à personne dans l’absolu, qui appartient à tous, qui appartient aux deux, en réalité, depuis Canaan, où dans laquelle vécurent les deux, à l’époque où la notion d’État n’existait pas, où ils étaient voisins. Ceux de la montagne, ceux de la source. 

 

Les puissants stratèges, la force financière, la loi du plus fort, les pogroms, les Grandes Guerres, l’ignoble holocauste, la culpabilité des États totalitaires, le suprémacisme, et bien avant et toujours, le mythe devenu argument d’autorité, devenu sommation divine sont au cœur de ce conflit - sans fin visiblement - où deux groupes ont décidé de s’élimer sous les yeux du monde, silencieux, hypocrite, complice … 

 

Le monde qui continue à berner avec des slogans d’un autre temps afin de ne pas voir ce qui se passe aujourd’hui, afin de baisser les yeux devant l’évidence, afin de dire qu’il paye son tribut aux victimes d’hier devenus bourreaux aujourd’hui. Parce que les victimes d’aujourd’hui ne représentent pas une force imposante, parce qu’elles ne pèsent pas dans la balance mercantile.

 

Pourtant, il n’y a que la Paix qui vaille. Il ne s’y était pas trompé. 

 

Le seul combat à mener. 

 

Sur une terre, lot de tous, où seuls le consensus, les lois, leur rigoureuse application, le respect qui leur est inhérent comptent. 

 

Les hauts stratèges et les politiques en sont les responsables avec leurs démarches d’instrumentalisation de tout et de n’importe quoi pour asseoir leurs diktats financiers. 

 

Parce qu’en vérité, il n’y a que cela. 

 

Un monde fou et sanglant où le civil n’a jamais pesé lourd. ( 13.11.23 )



 

 

IV.




Toute la lumière que nous ne pouvons voir

A.Doerr

Un souffle puissant, une sensibilité à fleur de peau, un humanisme profond et un texte d’actualité. Parce que les mots sont le remède de tous les maux.