mercredi 8 février 2023

Frida, IX

 Je suis un myso dur aujourd'hui, dit-il.






Je sais, depuis déjà pas mal d’années, que la Frida droite et irréprochable d’apparence, cassée, en 2007, par un dangereux burnout intérieurement, est devenue une force constante et ce grâce à une vigilance calme et régulière tant physiquement que psychologiquement. 

Entre mon atelier rédempteur, mon travail en extérieur, mes lectures et mes sculptures, j’avais fixé un way of life conscient, prudent, averti et prompt à la réactivité. C’est que je suis une hyperactive et que je ne gardai le lit que la semaine où les bras m’en tombèrent. 

 

Mon travail en extérieur consistait à écouter. Et d’écouter m’épuisait. Surtout quand je perdais de vue la distance déontologique - à vrai dire, peu humaine et peu naturelle - et que l’empathie prenait possession de ma personne. La gymnastique entre une froide écoute et une écoute pleine était du contorsionnisme pour moi. J’allais et venais en moi-même et cela agissait dispendieusement sur ma capacité à persévérer. 


Je me savais riche et forte énergiquement et dans la fougue de la jeunesse entre vingt et plus de quarante ans, je me donnai sans compter. J’écoutais, saisissais, interférais, arrêtais une stratégie, veillais à l’implication de l’autre, la contrôlais et pratiquais le grand rangement. Jusqu’à mon grand désordre personnel.

 

Et je me souviens entre autres de ce quadragénaire assez confus et de son grand tumulte. Peut-être que de voir les autres chanceler, tomber et ne pas savoir se tenir droit me remit sur pied, la conscience à l'affût. 










 

« Que faisais-je là-bas en compagnie de cette femme que je ne connaissais pas en réalité ? Ou plutôt très peu et seulement par estime ? Je m’enfermai dans la salle de bain, j’étais mal. Et si elle mourrait ? Je n’avais rien à lui donner et elle attendait beaucoup de moi. Je fus lamentable. Et je fus, malgré moi, là-bas. J’attendais de l’intelligence amicale. Elle voulait de l’amour.

 

Elle toqua à la porte ce qui me choqua. J’étais dans mon intimité, en débâcle.

 

Encore aujourd’hui, je ne sais ce qui m’y poussa. L’espoir peut-être. 

 

Elle me dit que j’étais beau et j’étais à des lieues de ce souci. Je n’aimais pas l’enfermement, la promiscuité ni ses démarches pour m’attirer vers elle. Elle trancha net mes ardeurs quand elle me dit : je t’ai pour moi.

 

Je voulais fuir. On ne commande pas les ardeurs et j’étais un puriste. Je mis sur elle les circonvolutions et les techniques de rapprochement. Et je vous jure que c’était elle. Elle était malintentionnée dès le départ. Et j'avais la faiblesse de la politesse.

 

Peut-être est-ce trop dire ? Après tout, j’étais un homme. Oublié certes et oublieux, mais un homme. En réalité, ses technicités de péripatéticienne me choquèrent et je plaçai au fond de mon être mon savoir-faire masculin. 


Quel bonheur de n’avoir pas à mesurer ses performances à faire les choses et à les mener à bien ! Non, je ne suis pas un faiseur mécanique et si j’ai pu l’être et bien, j’en ai honte et je voudrais tellement le lui dire en face. Une indignité. 

 

Ma précarité de solitaire m’eut le jour où j’ai hoché la tête en guise d’acquiescement. Malgré tout, elle devrait avoir honte, plus que moi, parce qu’elle avait tout mené à dessein. 

 

Ah, les femmes ! Je suis un mysogyne dur aujourd’hui.


Qu’en pensez-vous ? »








lundi 6 février 2023

Frida, VIII



"  Je m'oubliais tous les jours un peu plus ... Jusqu'à l'amnésie du moi enchanteur. C'est triste, n'est-ce pas Frida ? "

Fort triste, dis-je."




                                                  Four Seasons, La Baie de Gammarth


-    J’allais en mer en mascara waterproof et c’était en 1958. L’élégance m’était obsessionnelle et chaque instant de ma vie portait le souci de ma personne. Du petit bracelet à breloques que je portais dès après la toilette du matin, au bleu de la muqueuse de l’œil, au rose discret des lèvres, au petit foulard insolemment noué sur le côté. 

-       Et aujourd’hui ? 

-       Le temps a joué.

-       Quel temps ? Le mauvais alors. Vous êtes belle, toujours.

-      Le temps était vite devenu oppressant et je ne sus pas tout mener de front. 

-       Dites-m’en plus, je ne saisis pas tout.

-   J’avais un rythme, entre mon travail, ma personne et des plaisirs de naïve d’alors, entre musique, chat, cousins-cousines ... J’avais du rire au quotidien, du grand rire et c’était vital. Je ne pouvais vivre sans rire. Et puis, je me trouvai, tout d’un coup, projetée dans un environnement autre, sans travail, dans un rythme autre et une implication qui dépassait mon énergie. Je perdis mon être propre au passage parce que je ne sus pas circonscrire l’espace de gestion qui me convenait. Je devins la proie du vent et il soufflait de toutes parts. 

 

 

Ainsi, me dit-elle, le glissement de sa personne de l’extra-ordinaire vers l’ordinaire et l’oubli de soi. Je ne pouvais comprendre, je n’étais pas humaine et la vie pour moi ne pouvait se faire sans élan, sans goût, sans minutie et sans Beau. 

 

-       C’était ma descente vers le banal. 

 

Une belle femme, une sensible et une fine, mais l’égoïsme le plus élémentaire, la détermination lui manquèrent. Elle ne sut pas se protéger de l’exploitation des autres, les êtres les plus proches. 

 

Je crois, aujourd’hui, avec bien du recul, que je tirai une leçon de son manque d’épanouissement. Non que je fusse moi-même dans la plénitude la plus rêvée, mais parce que son histoire d’abandon progressif me marqua au point où jamais je ne lâchai mon être ni physique ni mental.

 

Lève-toi, marche, cours, exerce-toi, nourris-toi, travaille, descends à l’atelier, enduis tes mains de couleurs, laisse des marques, déblaye, exprime-toi, communique, souris, va vers la mer, tournoie, danse, laisse-toi aller en toi-même, sois vigilante, répare, n’hésite pas, ne lâche pas le morceau … 










samedi 4 février 2023

Frida, VII

Un long fleuve intranquille






Ce jour-là, j’étais en baisse de vie, je descendis à mon atelier avec tablier et les effets adaptés. Évidemment. 

Puisque j’étais une organisatrice et une pointilleuse hors pair, sur tout.

Les mains enduites de couleurs, j’eus un questionnement profond : Ai-je eu raison d’opter pour une vie sans enfants ?

 

Je respectais mes choix d’ordinaire, parce que mûris. Je ne connaissais pas les enfants. Qu’auraient-ils ajouté à mon existence mis à part le bruit et l’agitation ?

 

Je ne sus répondre. 

 

Mon travail, mes activités artistiques intenses étaient fort essentiels dans ma vie, leur sortie au monde, leur éclosion aux yeux des transis de la peinture, de la sculpture étaient un moment fort, bien qu’absente lors de ces événements assez courus.

 

J’avais avec la sculpture tout particulièrement un rapport d’enfantement. Mes mains donnaient vie, caressaient, rectifiaient, lissaient et faisaient grandir. Je donnais vie tel Pygmalion. Mais je ne m’attachais pas, je passais à l’œuvre suivante. J’en avais mis des enfants au monde si c’était cela devenir mère. La sculpture était à mes yeux l’œuvre suprême en regard de la forte adhésion des mains et de la volonté.

 

En 2018, de passage à Paris, un lundi matin, je retrouvai dans la galerie du Pont-neuf un ami venu voir mon travail. C’était une personne aussi solitaire que moi avec, en sus, asociabilité totale et travestissement de sa nature d’homme aimant les hommes. 


C‘était que dans son milieu familial, il était impossible d’être homosexuel. Il choisit de vivre à Paris et de garder une allure générale conforme aux critères masculins de son pays : rude et agressif au quart de tour. 


Je le connaissais mieux qu’il ne se savait : sensible à souhait pour ce qui est de lui-même, froid des autres, mauvais en lecture de la vie et de ses manifestations, à peu près construit dans son profond désordre pour aspirer à une vie tranquille, en retrait de la vraie vie. Il n’avait jamais travaillé et était rentier de famille. 


Il fut secoué de me voir et en même temps assez content.

 

-       Beau travail, j’aime, dit-il, d’une voix confuse.

 

Il marmonna d’autres phrases indistinctes et prit la sortie.

 

-       Prenons un café Dave, lui dis-je.

-       Oui, oui, vite fait, pourquoi pas.

 

 

Les remués de la tête ont une conversation très intéressante. Peu de mots, de l’émotivité et des significations lointaines profondes.

 

-     Je vis dans l’indifférence d’un pays que j’aime et qui n’est pas le mien castrateur. On ne me voit pas et cela me va. Je n’ai pas pu me défaire de leurs regards ni de leurs jugements bêtes et gratuits. Pourtant, je les sais si vides avec leurs certitudes héritées. Ils ont greffé en moi la culpabilité et le désaveu. Voilà pourquoi j’avance penaud. Pourtant, il s’agit d’amour. Une énergie inestimable.

-       Vivez.

-       Le train est parti, loin déjà.

-    Prenez-en un autre. Un nouveau. Et faite abstraction de celui qui est derrière.

-       C’est que la vie vous émousse aussi l’intérieur et l’élan.

-     Offrez-vous un bon petit quart d’heure malgré tout. Ou vivez dans une direction nouvelle, d’écriture, de théâtre ou de radio … Vous en aviez fait, non ?

-       Oui, à l’époque où les gens écoutaient.

 

 

Une conversation saisissante qui me fit réfléchir un bon moment. 


La vie ? 


Des moments intenses et puis un long fleuve remué.



L'amitié vraie est aussi essentielle que rare. Nous convînmes de nous voir à chaque Paris pour moi. Et de surcroît, j'y allais en maman artistique comblée. Parce que dans certains pays, vous valez toujours au vu de votre créativité. Le reste est vous et c'est porte fermée et discrétion. Non, perso, on ne me poussera pas au mensonge. C'est chose faite : vivre à ma guise.


 

 


 

 

 


 

jeudi 2 février 2023

Frida, VI

 





Octobre 2017

 

Je rencontrai par le plus inattendu des hasards un vieil ami. J’étais à 20m de chez moi, face à la mer, qui occupe dans ma vie une place de choix. C’était mon repaire, mon repère, mon antre et ma sœur et, en toute situation, j’allais la voir. J’avais la chance d’habiter quasiment en face et de la voir agissait sur moi bénéfiquement. De la regarder, élargissait mes voies respiratoires, m’inspirait, fixait mes couleurs et mes formes et je repartais chez moi légère, heureuse et surtout productive. 

 

Ri était un ami lointain, nous fîmes connaissance quand j’étais adolescente. Il était poli, élégant, souriant et gentil. Il demanda de mes nouvelles et je lui dis de but en blanc qu’il aurait fallu se manifester durant la période difficile, que j’allais très bien et que quinze jours après la séparation avec l’homme de ma vie, j’avais repris travail et vie extérieure alors que je saignais de l’intérieur.


C’est que je suis un être de vérité et je dis les choses. Et puis, j’avais estime et respect pour lui depuis toujours. En réalité, je connaissais très peu les autres et même si j’étais d’un naturel très méfiant, je tombai dans le piège, assez rarement, j'avoue. Il proposa son amitié, son soutien et m’appela assez régulièrement pour avoir de mes nouvelles. Je respectais sa sobriété et sa discrétion et puis l’amitié comptait pour moi.

 

Des miettes de ma personne un peu en perdition voulurent croire au genre humain et Ri me rassurait. J’avais une aversion pour les hommes sans les avoir fréquentés, mais Ri était un ami et j’avais un regard asexué. Depuis toujours, même du temps de la vie à deux. Il fallait d'abord venir en ma compagnie sur le champ des couleurs et ensuite, après déblayage de l'espace de la créa, après entre-chocs féconds, on méritait de s'aimer. Une pure sapio.


Je me confiai à lui et il vit mes blessures et mes béances. 


 

-       Pense à toi. 

-       Je pense à moi et j’ai la main sur mon être profond. 

-       Tu as besoin de soutien.

-      Pas vraiment. J’ai besoin de partager mes couleurs et ma philosophie existentielle. J'ai besoin d'échanger dans un contexte tapissé d'authenticité. 


C’était un homme de droite conformiste et je trouvai intéressant de lui montrer les chemins de traverse du regard et de la pensée. Pour lui, afin qu’il voie d’autres manières d’être au monde, librement, dépoussiéré des mythes et légendes des éducations conservatrices. 


Il n’y avait pas accès et trouvait dans la construction de son être, des repères rassurants et rédempteurs. Ce n’était pas pour moi, mais l’amitié autorisait plus de différence que l’amour et l’amour ne me disait plus rien. Je crois aujourd’hui avec du recul que les hommes classiques ont un bas-fonds machiste et que l’idée de la femme seule et éplorée leur plait assez. Certaines, d’ailleurs, en font leur arme de séduction. Haïssable.

 

Cher Ri, lui dis-je, un jour, comment peux-tu penser un seul instant que je suis un être en devenir sur le plan artistique et ontologique ? Je me chercherais encore ? Non, non, non, autrement, je me serai adaptée. Tu manies le répétitif et l’obsessionnel, tu es un être double avec un dedans et un dehors et tu vis pour le paraître. 


Qu’as-tu apporté de personnel à ton être pensant ? A ton être ontologique ? Quelles ruptures sont de ta facture ? Quelles ruptures déjà et où se manifestent-elles ? Sais-tu seulement l’apport de la pratique de l’art dans la vie des êtres de tourmente métaphysique ? Ta sagesse fort soignée t’ouvre-t-elle des portes d’entendements étonnants et divers ?


Non, les génuflexions ne me disent rien, c’est de la vacuité. Libre à toi cependant.



-       Une relation d’amour avec toi est destructrice.

-     Il n’a jamais été question d’amour. D’estime oui. Et de confiance. Les yeux dans les yeux et sans détours.




 


 

 


Que reste-t-il de nos authenticités passées ? dit-elle. Si même l'amitié a des arrières-pensées ?