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J’ai retrouvĂ© l’homme de ma vie et me voilĂ prĂȘte Ă le cĂ©der. C’est ainsi et c’est juste et c’est nĂ©cessaire.
Il montait et remontait sur le conduit de chauffage et de climatisation pour tenter de voir ce qui se faisait Ă l’intĂ©rieur de la salle. AussitĂŽt parvenu, il retombait et inlassablement remontait. Il avait quatre ans et beaucoup de dĂ©termination.
Ayant remarquĂ© son acharnement, la maĂźtresse ouvrit la porte et le fit entrer. Triomphant, il lui dit : « Je veux travailler avec vous ! »
Elle craquouilla pour lui, immĂ©diatement. Il Ă©tait vif, ouvert, souriant, extrĂȘmement prĂ©sent et fort attentif. Sa sĆur l’appela prĂšs d’elle.
- Tu es trop jeune pour l’Ă©cole, lui dit-elle, avec cette assurance des aĂźnĂ©es. Mais viens, reste auprĂšs de moi.
Mais il Ă©tait libre dĂ©jĂ et entendait bien tout saisir de la classe de Mme V., des enfants, du coin bibliothĂšque, du grand tableau blanc et voulait s’exprimer. Exactement comme aujourd’hui qu’il s’apprĂȘte Ă dessiner son histoire et Ă la raconter avec sa plus belle plume.
Un mĂŽme exceptionnel, au regard ombragĂ© de cils fournis et Ă©pais, Ă l’Ćil expressif et beau, couleur choco-caramel.
Sa sĆur l’adorait. NĂ©anmoins, elle voulait canaliser son Ă©nergie dĂ©bordante pour bien tracer les contours de son territoire de grande sĆur. Au dĂ©but, il en fut impressionnĂ© pour trĂšs vite doubler et passer Ă la sixiĂšme vitesse. Elle le laissa faire au vu de son intrĂ©piditĂ©, n’en prit pas grand ombrage et s’accommoda de son dynamisme. Il sera tancĂ© vertement occasionnellement, mais elle Ă©tait gĂ©nĂ©reuse et il lui filait entre les doigts.
Les parents assirent son statut d’aĂźnĂ©e au vu des manĂšges quotidiens et lui, qui rĂ©clamait un titre Ă©gal, fut sacrĂ© petit bonhomme de la fratrie et il donna son approbation.
- Tu es l’aĂźnĂ©e. Et je suis le garçon.
- Je suis l’aĂźnĂ©e !
- Je suis le garçon !
Commença chez cet Ă©tonnant mĂŽme blond, au cou dĂ©gagĂ© par le savoir-faire d’un coiffeur expĂ©rimentĂ©, ce mĂŽme court et rapide, un parcours scolaire oĂč il investit toutes ses ressources. Excellent apprenant, Ă©tonnant enfant, Ă©lĂšve gĂ©nĂ©reux avec les autres, il entreprit de prĂȘter main forte aux lents, une fois sa tĂąche accomplie. Pas avant. Et il devint le petit maĂźtre aux cĂŽtĂ©s de la maĂźtresse. Ă expliquer, Ă rassurer, Ă encourager, Ă promouvoir, Ă suggĂ©rer des idĂ©es Ă Mme V., Ă servir d’intermĂ©diaire entre elle et l’administration …
Un jour ordinaire d’Ă©cole, il fit une chute et s’ouvrit en surface le crĂąne. L’Ă©cole entreprit de l’emmener Ă la clinique la plus proche pour quelques points de suture et tout le long de l’incident, il dit au mĂ©decin et Ă l’infirmiĂšre qu’il fallait lui laisser, Ă lui, la tĂąche d’en aviser sa mĂšre. Il avait six ans.
- Il est préférable que cela soit moi.
Oui, oui, en français littĂ©raire. Comme avec sa cape bleu roi, Ă la piscine de l’hĂŽtel Thalasso, quand il dĂ©ambulait en Ă©lĂ©gant mĂŽme qui avait rĂ©ponse Ă tout. Saisissant. SĂ»rement insupportable. Pour les autres.
Les gamins accoururent vers elle en fin de journĂ©e pour lui annoncer le fĂącheux incident et il les rĂ©primanda sĂ©rieusement avant d’entreprendre un discours de tranquillisation digne d’un praticien chevronnĂ©.
- Maman, ce n’est rien. Quatre points. Je suis debout et je te parle. Alors, aucune inquiĂ©tude. C’Ă©tait Ă la clinique et tout s’est bien passĂ©. D’accord, Maman. Rentrons.
Elle se rappela des cours de lecture qu’elle donnait Ă sa classe deux fois par mois aux cĂŽtĂ©s de Mme L. Il Ă©tait attentif, juste et fier.
- Qu’est-ce que tu es grande Maman ! Qu’est-ce que tu es belle !
Et ce n’Ă©tait pas faux. NĂ©anmoins, quand c’Ă©tait lui qui le soutenait, avec ses yeux si beaux et si brillants, son profil grec, cela avait une autre saveur. Et sa mĂšre l’adorait.
L’Ă©loignement viendrait-il de lĂ ? Le rejet.
Ătait-ce dans la nature des choses ?
Ătait-ce le prix dans ce coin du monde si formatĂ© ?
Ătait-ce pour fuir une passion dĂ©voreuse ?
Des annĂ©es plus tard quand elle le retrouva dans ce cafĂ© avec sa femme, avec la nouvelle famille, avec tellement d’opportunitĂ©s d’Ă©changes intĂ©ressants, avec des personnes claires, agrĂ©ables qui dĂ©veloppĂšrent en elle, une affection immĂ©diate, elle sut que leurs retrouvailles Ă©taient rĂ©conciliatrices et belles et elle lui donna raison.
Il lui suffisait de le regarder avec cette belle personne Ă la chevelure bouclĂ©e et aĂ©rienne, au port altier et au regard intelligent pour se dire qu’il Ă©tait de la trempe des libres, ce fils d’Adonis. Son Fils. Au vu de l’impĂ©rialisme des mĂšres.
- Il avait raison, se dit-elle. Il se devait de tracer le pĂ©rimĂštre de son riche champ personnel. Il avait raison de se protĂ©ger de cet ĂȘtre d’excĂšs Ă©motionnels. La distanciation Ă©tait lĂ©gitime. Et de toute maniĂšre, il fut gorgĂ© de moi ! reconnut-elle.
L’amour est puissant. L’amour est une richesse absolument inestimable dans le cas de figure. L’amour filial. Et puis, ce mĂŽme devenu un homme, grand, sĂ©duisant et irrĂ©sistible aujourd’hui, avait dĂ©jĂ donnĂ© le ton : « Je suis le garçon ! »
Elle se le redit, dans un sourire, dans l’apaisement : J’ai retrouvĂ© l’homme de ma vie et me voilĂ prĂȘte Ă le cĂ©der. C’est ainsi et c’est juste et c’est nĂ©cessaire.
Et cette créature lumineuse, cette Sylphide aérienne, cette intelligence tranquille, aux cÎtés de laquelle il allait marcher et édifier, était son offrande à ses attentes, à ses désirs, à son amour malmené.
La dĂ©finition mĂȘme de cette Ă©trange chose qui unit une mĂšre aux siens. Ce lien si exceptionnel qui dĂ©fie tout, jusqu’Ă la mort et qui l’emporte sur tout le reste au vu de son intensitĂ© exceptionnelle.
Avec l’aĂźnĂ©e, avec le garçon et avec cette chose du cĆur battant et vivant.
Qu’importe ce qui pourrait advenir ! MĂȘme si se maintenir est un devoir et un objectif.
- J’ai oeuvrĂ©, se dit-elle. Nous oeuvrĂąmes.


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