dimanche 5 juillet 2026

Brises







 


I.

 

Existe-t-il, aujourd’hui, des personnes qui lisent ? 

Des passionnés de livres, de mots et de signifiances variées et multiples ?


Existe-t-il des êtres de réflexion, de désir herméneutique, même de dimension raisonnable, de curiosités des signes, de leurs combinaisons et de leur maïeutique ? 


Existe-t-il des férus de sens et de découvertes sémantiques et philosophiques ? 


Existe-t-il des êtres de pensées ?


 



 


 





II.

 

Quand je vis cet ami du cœur, je constatai cette fois-ci, que malgré un dynamisme professionnel libre et incohérent, une activité folle de production et de gain, d’achats et de possessivité exaltée, il y avait comme un plongeon dans le vide, désordonné et inconséquent. 


La vie arrive quelquefois en retard. Et entre les aspirations passées, les rêves obsessionnels, le désir de faire, la peur de la limite fantasque, le corps qui fait des siennes, il y avait comme un mélange d’indifférence, de je-m’en-foutisme et de peur sourde. Bien que niée. 


Et comme il y avait, derrière, des décennies de silences contraints, d’obsessions folles, de rancoeurs multiples, d’attentes interminables, de délires réels … la folie avait pris un air policé, certes, mais continuait à camper magistralement.


Une conversation décousue, un ton offensant, un refus de cohérence, le sentiment d’être déconsidéré … La peur toujours là, tenace, indécrottable, ténue mais puissante. L’amitié a quelquefois un coût élevé. Et on n’en sort pas indemne. 


Et puis, cette horrible propension à oublier le machiavélisme des malfaisants d’antan, des êtres de peu de valeur et de supputations multiples. 


S’accroche-t-on à ce qu’on peut ? 





 


 







 

III. 

 

Mon père était un prince, déchu très rapidement de ce rang grâce à la mort prématurée de son père. Il devint bien assez vite un projet d’exploitation dans les mains de son oncle maternel. Mais cela n’aboutit pas : il était l’aîné des fils et l’oncle délocalisa son acharnement sur le jeune frère. 


À cinq ans, quand il voulait faire montre de sa puissance de mâle - à considérer comme Le chef incontesté - il montait tout en haut de l’armoire de ses sœurs aînées, et pissait sur cette fratrie de jeunes filles qui ne savaient que jacasser. 


Et il s’imposa assez tôt grâce à son urine purificatrice et mère et sœurs l’appelaient Si, Monsieur, et le faisaient valoir à chaque situation d’injustice à l’égard des femmes. Ou de tentative de spoliation et il se dressait sur ses ergots et il se faisait entendre.


C’était en 1935. 


Le prince, pour des raisons de survie et de domination, devint un inquisiteur, un justicier et un défenseur des droits des siens et surtout des siennes. 


Bien plus tard, amoureux de sa fille, il lui intima l’ordre de haïr les hommes entreprenants et de les braver en situation de suprémacisme phallocratique. Et il en fut ainsi. 












 

IV.

 

Par quarante degrés à l’ombre, il s’avança vers l’eau, swinguant comme seuls savent le faire les êtres de désirs interdits décomplexés et plongea dans un plouf sonore.


Il regardait dans sa direction et riait de toutes ses dents.

 

-  Allez viens ! Et je répondrai à toutes tes questions. 

 

Elle le rejoignit, mimant sa démarche chaloupée, et il faillit s’étrangler à force de rire à gorges déployées. 

 

  - Je l’ai su, très fort, à dix ans à peine. Mentalement, j’étais différent du physique qui m’avait été attribué. Une erreur de dispatching de la dénommée virilité ? dit-il, toujours hilare.














dimanche 28 juin 2026

J'ai mal à ma terre, dit-il

 














La même mer, le même paysage côtier, le même lieu chargé d’histoire, le même personnage atypique, le même bureau et la même écoute …

Le même intense désir de mettre des mots.



 

 

-      Vous n’êtes quand même pas à la veille de votre mort ? 


 

-       Nous le sommes tous. Donnez-moi une seule personne qui ne soit pas à la veille de sa mort ! 


 

-      Peut-être voulez-vous faire votre testament ? 


 

-       Je m’en fiche des testaments comme de l’an 4000 ! 


 

-        Mais alors expliquez-moi votre présence, votre état ! Je n’y ai pas compris grand-chose.

 

 

-       Écoutez, je viens chez vous à chaque trop-plein. Ça fait des décades, alors ne jouez pas au plus fin avec moi. Je ne suis pas fou, je suis spécial et vous le savez. Je vis en périphérie du monde parce que les gens m’insupportent aux trois-quarts. Je suis un être de réflexion moi. Oui, un peu trop, je reconnais. Je m’y perds quelquefois. C’est vrai. 

 


( Silence ) 



 

-        Peut-être êtes-vous là pour votre testament moral en quelque sorte ? 


 

( Regard sans aménité )


 

-  Je suis ici pour dire le monde, la méchanceté, la jalousie, le mensonge, l’indifférence … Mais surtout la bêtise.


 

-        C’est ainsi.


 

-        Nous sommes dotés d’un cerveau.


 

-   En principe. Mais il y a aussi la nature profonde de l’être humain primaire. C’est lui le gros de l’étoffe. 


 

-        De la bure. Pourtant, il y a aussi les gens de bonne foi.


 

-        C’est le poids du faux qui envenime tout.


 

-        Vous savez ma vie consiste à regarder la mer, à lire, à réfléchir et à souffrir du mal que vit ma terre. Par la faute des hommes laids à l’intérieur. J’ai aussi perdu beaucoup des miens d’esprit et il y a un grand vide.


 

-     Vous êtes toujours dans le monde d’hirer alors que vous savez fort bien que le changement est inhérent à tout. Il est inscrit dans la nature, mais aussi dans la nature des choses, des êtres, des vies, des situations …


 

-     Il y a un recul. Jusque dans la joie de vivre. Il y a des monochromes qui s’installent et ils sont dangereux. Je n’ai même plus mes interlocuteurs d’hier. Ceux d’aujourd’hui sont gonflés de vérité. Pouah ! Il y avait un plaisir à entendre une pluralité de sons de cloches. Pourquoi ?


 

-        C’est l’uniformisation. Mais reconnaissons que les voix libres existent.


 

-        A la loupe.


 

-     C’est déjà cela de gagné. Et puis, nous parlons, nous communiquons. Ce n’est pas que professionnel. Nous sommes d’accord sur bon nombre de points. Et puis, il y a l’âge, les époques se succèdent aussi et je crois qu’il y aura toujours de la lumière. 

 


( Silence )

 


-      Merci, lui dit-il. 




Fin de l’entretien. Des touches de sens. 

Il quitta le bureau, longea la mer, apaisé. Des jours, des êtres, des mots meilleurs viendront.












mercredi 17 juin 2026

Je fus un héros

 





















Aurais-je été heureux de fêter mes soixante-douze ans ? Je ne peux le dire. J’avais été froissé à la trentaine, inquiet à la quarantaine et je fus grave à cinquante ans. Presque en colère. En grosse colère. Et mes silences s’installèrent durablement.


À soixante, je baissai les bras. Baisser du rideau. Mon âge mental m’eut. Lorsque les années comptaient double voire triple. 


Pourtant j’étais exceptionnel et les femmes que je connus me dirent souvent qu’elles aimaient fort, le plissé de mes yeux. J’adorais.


Pourtant j’aimais vivre et j’avais conscience de bon nombre de choses. 


Pourtant j’étais fort intelligent, sage et mesuré. Avant la débâcle. Ou pour être juste, les débâcles régulières. Il y avait moi et il y avait l’autre qui me suivait comme un chien fidèle et je le haïssais. J’aurais dû le combattre en réalité et en finir avec lui. Qu’est-ce qui m’en empêcha ?



Je vécus la guerre, le maquis, le bruit assourdissant que je gardai à l’oreille jusqu’au bout, je vécus la faim et les tickets de rationnement, je vécus le froid sciant, je vécus la crasse jusqu’aux hanches … Des images que je n’ai jamais pu chasser de mon esprit et qui revinrent fréquemment me faire trembler.


Pourtant, extérieurement, j’étais impassible et je fuyais souvent mon passé d’enrôlé et de rescapé derrière des occupations qui me donnaient un air serein. C’était plus tard, bien sûr, bien plus tard. Je lisais tout le temps, je faisais les mots croisés, je regardais les informations, je jouais au scrabble contre moi-même … Je me fuyais. 

Et le chien en peine me suivait et il finit par m'avoir. 


C’était que je ne m’autorisais aucun épanchement, aucune plainte, aucun soupir, je faisais partie de ceux qui avaient été élevés au couteau et puis, j’étais un homme. 


Une fois, ma compagne me surprit en train d’essuyer une larme, furtivement. Elle fit mine de n’avoir pas vu, mais je vis sa stupéfaction. C’était à la mort de mon meilleur ami. J’en avais été fouetté, mais je n’en montrai rien sauf quand je regardai l’hommage qui lui avait été rendu par ses collègues de travail. 

Ma compagne n’avait jamais compris cette rétention émotionnelle. Elle était, à l’inverse de tout ce que j’ai pu être, du genre à faire la promotion des purges régulières car « Ô combien bienfaisantes » disait-elle. Du genre à se renouveler au quotidien.


Je ne pouvais pas. C’étaient les injonctions de mon enfance : un homme doit savoir raison garder, un homme ça ne pleure pas, un homme ne fléchit pas …


Un homme est un îlot de sensibilité et si exprimer ses sentiments, si extérioriser ses ressentis lui avait fait gagner du temps de vie et bien, il aurait fallu le laisser pleurer, purée !

Il aurait fallu le laisser hurler ses peines et ses chagrins ! 

Il aurait fallu le laisser aimer et vivre, bon sang !




 



Je haïssais mon éducation, je haïssais le patelin où nous vivions qui n’était même pas le mien, de surcroît. Je haïssais les mentalités engoncées dans le patriarcat, je haïssais leurs valeurs militaires et l’amour de leur fanion qui passait par la mort et, je haïssais par-dessus tout, la mort. Le maquis, le sang et les têtes qui roulaient et les jambes sacrifiées.

 

Mourir, c’était être achevé. Que vont-ils trouver d’héroïque à cela ? Le pire c’est qu’après le maquis, du moins le mien, je ne vis que des guerres et des conflits, ici et là, et des télévisions qui relataient avec minutie et froideur. Guerre technique.


Était-ce notre destin ? 

 

Des hostilités, des conflits et puis des guerres et puis, d’autres mômes enrôlés - sacrifiés - à qui on fit croire qu’ils partaient corriger les choses, qu’ils étaient des modèles et qu’ils retourneraient chez eux, en héros. Et ils retournaient en dépouilles et on monte des cérémonies silencieuses et dignes, dit-on, et on sort les drapeaux et on avance de trois pas et on recule de quatre.

 

Beau spectacle. 

 

Je fus mort deux fois, à vingt-et-un ans et quelques décades après. Et mon tronçon de vie fut rempli d’images macabres, de peurs intériorisées, d’empêchements divers, d’anxiété, de tremblements … 



Un héros. Je fus un héros.