samedi 11 avril 2026

Esther et moi

 










- Quand tout sera dévoilé, quand tout sera dit et signifié, demeurera-t-il encore des mots ? 


 

Les mots se meuvent, se multiplient, se combinent de mille et une façons pour poser les êtres, les sentiments et les situations. Ils s’adressent à une infinité d’entendements, de perceptions et d’approches.


Si certains mots partent ou s’oublient, d’autres viennent au monde, nombreux, ou d’autres encore renaissent de leurs cendres et sont ressuscités. Leurs combinaisons plurielles font varier les manières de signifier et les esprits auxquels ils sont adressés, investissent leurs prismes de décodage et font fleurir des signifiances toujours plus riches.


Non, les mots ne se videront pas de leur énergie exponentielle et demeureront des ponts toujours neufs et toujours féconds.




 

C’est ainsi que je vous narrerai mon histoire avec elle que je vis pour la première fois quand elle avait huit ans. J’en avais quatorze et je sus que quelque chose d’exponentiel aurait lieu. Huit ans et déjà les grandes lignes de ce qu’elle sera plus tard : un être de force tranquille et de dignité à toutes épreuves. De fidélité aussi.


Le ciel volé par les hommes dicta notre amour à venir avec acrimonie. 

Celui de la nature, le beau bleu serein et généreux, ouvert et libre, nous soutint dans la bienveillance et le sourire. Il nous dicta la marche à adopter. A moi surtout. 


Se débarrasser des hommes fut ardu. Ils nous pourchassèrent de leur folie destructrice et nous dûmes nous battre à mains nues. Je le fis pour elle, pour nous, malgré sa peur et son désir de cacher notre harmonie. J’en avais après leurs diktats, leur aveuglement, leur violence et leur bêtise. 

Elle voulait juste vivre sans mots, loin des lumières. Je voulais étaler notre passion, la vivre sur l’esplanade et expliquer aux esprits chagrins, assombris, désabusés et moroses, à quel point leur coma était vieux, profond et totalement insensé. 



 

Elle, c’est Esther, mon être entier dans un corps de femme. Je suis Abbas, sa continuité et son fondement. Nous nous observâmes durant une huitaine d’années. Bons voisins, polis, souriants et nettement distanciés. 


Et puis, une force indescriptible nous mit l’un devant l’autre, sans que nous ayons pu faire quoi que ce soit. Les murs bâtis par les hommes tombèrent instantanément, l’histoire folle s’effrita et nous fûmes menés par quelque chose d’extraordinairement puissant qui unit d’abord nos mains, ensuite nos lèvres et enfin nos corps neufs et curieux. 


Esther, mon amour, ma femme, ma version humaine au féminin. 


Quelle valeur donner aux bâtisseurs des systèmes de mensonges, d’interdits, de feux et de flammes, de mort et d’oubli ?










 

Non, nous ne serons pas votre pâte à pétrir. 

L’espace convoité de votre haine de la Vie. 

Nous ne ferons pas partie de vos dogmes, aux prémisses imaginées, aux prémisses oubliées. 

Vos constructions bancales, des leurres et des désirs de pouvoir et de puissance. 


Notre amour nous a sauvés de vous. Notre liberté. Et un souffle de vie que vous ne connaitrez pas, pour vous être engoncés dans le mensonge lointain. Non.



Esther et moi sommes la Vie. Vous êtes l’obscurité. 








 









lundi 30 mars 2026

Le Quatrième Livre




Ravie de vous annoncer la sortie de mon nouveau titre ! 











Le Quatrième Livre

S. Sehili-Belkadhi Z.

Aux Éditions Nirvana

https://nirvanaedition.com/produit/le-quatrieme-livre/

Mars 2026

 



dimanche 22 mars 2026

La déferlante de trop








C’est toujours le même endroit. La mer, la Bleue. La magnifique C.

Et puis, lui. Qui la longe. Attend qu’elle s’adresse à lui. Finit par se diriger vers son bureau. 

Les mots, toujours les mots. 

Quelquefois, dans une démarche participative. Le plus souvent, dans l’esprit de contradiction et la colère déferlante. 


 







 

 

-              Que vs arrive-t-il ?

 

-              Je suis hors de mon self-contrôle.

 

-              Pourquoi ? Reprenez-vous, voyons ! 

 

-              Un enfant en colère hurle en moi et cogne à tout-va. 

 

-              Faites-le taire. 

 

-              Pour l’heure, je n’arrive pas. Il me domine. 

 

-              Il faudra le mettre devant vous et démêler l’emmêlé. 

 

-              Facile à dire. 

 

-              Je suis là pour ça. Les enfants sont cruels et voient tout de travers. 

 

-              Ils voient juste aussi. 

 

-        Mais ce n’est pas pour autant qu’ils ont le droit d’édifier des guillotines. Et il y a la distance qui dote de sagesse ou du moins de pondération. 

 

-           Je ne sais pas pourquoi cet enfant est si récalcitrant. 

 

-       Il est très sensible et veut le dissimuler. Il y a du travail et le sens des priorités. Il y a le recul nécessaire, le doigté et une surveillance permanente. Parlez-vous. 

 

-       Vous avez raison. Je vais devoir très régulièrement le faire venir et le raisonner. 


 

Un silence. Long. Réflexif. 


 

-   Il faut que chacun reconnaisse ses torts. L’amour est douloureux. D’autres disent qu’il n’existe pas. Je ne sais plus. 


 

-    Faisons semblant. Et surtout apprenons à nous dompter. Mentir est nécessaire pour alléger les choses. Vivre n’est heureux qu’à ce prix. Mentir dans le sens de baisser ses niveaux d’exigence, sa foi en l’authenticité pure et dure. Nous ne sommes pas des dieux. C’est bête de vouloir se hisser au niveau des idoles. Et eux-mêmes sont pure invention. Pour maîtriser et diriger. Tant c’est nécessaire de canaliser et de mener. 


 

-     J’avais une telle colère, une telle haine que cela aurait fait fuir ma propre mère. C’est une question de salut. 


 

-  Rien n’est indépassable. Et le bonheur est nécessairement une fabrication. Commençons par le calme et la maîtrise de soi. 

 


Il la regarda. Longuement. Avec au fond des yeux de la gratitude. C’était rare chez cet être de déroute, extrêmement particulier.


 

-   Faisons venir ce môme. Montons dans le temps. Et montrons-lui les tenants et les aboutissants, de ceux-ci et de ceux-la. Il a besoin de sécurité, mais surtout de gestes lents et chargés d’amour. Tout est à faire ou à refaire. 

 


-       Je ne sais pas si le beau fixe viendra un jour à s’installer. 


 

Et il pensa à cette femme de sa vie qui partit en moins d’une semaine. Sa mère. Si belle et si élégante. Si pleine de vie. Elle devint, dans le silence, un fardeau pour lui, pour eux, à la fin de sa vie. Ils étaient tous devant le glacier à rire et à plaisanter et elle était dans la voiture à regarder le monde avec la fatale distanciation de la vieillesse, de l’oubli, du silence, de la comédie de la pré-mort des siens … Pourquoi ?







 

-       Et dire que j’en vins à oublier à quel point, elle était tout. On s’aime soi-même, au final. C’est tout. C’est la vérité à taire. Vivre, c’est juste s’aimer, égotistement, et faire semblant.


      Très peu. 


    Que c'est bête tout cela, se répétait-il, en re longeant la mer. 


Elle ne lui adressa pas la parole. Glaciale d'apparence.



















vendredi 20 mars 2026

Sans les mots, nous sommes des singes

 







 

Elle s’activait, nettoyait les carreaux, dépoussiérait l’appartement et faisait briquer les surfaces. Dans la rage. Comment pouvait-on, à ce point, vivre dans l’urgence ? Elle avait beau passer en revue toutes les raisons - valables - de cet état de fait, c’étaient pour elle de la négligence et du cumul.


Et puis, elle sentit son bras s’alourdir, devenir presque impotent. Elle sentit une oppression thoracique et la mit inconsciemment sur le compte de sa colère et de sa fatigue. Elle détestait faire le ménage, se faisait seconder chez elle, suivait et contrôlait tout. Et c’était ainsi depuis toujours. Un intérieur net, frais, parfaitement rangé, qu’elle maîtrisait totalement. Les yeux fermés, elle sortait les cuillères à dessert de sa mère, la nappe ronde ou le plaid polaire de la chambre du petit. 


Mais là c’était tout autre chose : rien n’était entretenu, tout trainait et il était presque impossible de distinguer le frais du défraichi, le propre du sale, l’utile de l’inutile.


Et elle maugréait. Et elle allait, venait, triait, sortait le surplus, dans un état d’exaspération avancé. Et tout d’un coup, elle se sentit défaillir et elle tomba. Une douleur aigüe lui traversa la poitrine, son bras ankylosé refusait de lui obéir. Raidi, il pendait, dur comme la pierre et lourd comme la roche. Et ce fut fulgurance après fulgurance, décharge après décharge … Elle sentit son thorax exploser et son dos durcir. Saisie d’une peur folle, à l’intensité exponentielle, elle sut qu’elle mourrait.

 

-       Je crois que je meurs, dit-elle, d’une voix sourde.

 

Un lourd malaise qui aurait pu l’emporter si sa nièce n’avait pas vite réagi. Ambulance, clinique, admission et prise en charge immédiate. La chance joua. Ou sa cinquantaine. Un âge où les alertes tuent ou préviennent où la clémence est possible, peut-être, un peu, pas pour longtemps …


Dans l’ambulance, dans un état de douleur extrême, de peur panique, elle vit défiler sa vie. Errances, vacuité, non-sens, oubli de la criarde et seule vérité, celle de mourir inéluctablement. Mourir, la seule constance. Mourir, oublié lors de la trajectoire de mourir. Et puis, toutes sortes de remplissage, d’activités, de vitesse, de peurs d’échouer, de mésententes multiples … tandis que le vol Mourir se faisait en temps et en heure et imparablement. 







 

On arrive au monde et, à la minute même, on tend vers la mort et puis quelque chose de magnifique se met en place : une amnésie et un chantier de vie est aussitôt entamé. Construire, acquérir, accumuler, édifier, tracer, suivre, faire suivre … Quelques moments, fugaces, de vérité. A huit ans, à trente ans et, plus fréquemment, dès cinquante ans. Entrevoir la possibilité de mourir et puis l’oublier. Et puis de nouveau être happé par elle et puis tomber dans l’oubli … Et tous le savent, tous. Simple mortel ou philosophe socratique. 


Mourir, la vérité indétrônable. Et puis, le plaisir de l’oublier. C’est ainsi.


Quelques semaines après sa petite mort, se prélassant au soleil, essayant de lire, de planifier - à défaut de bonheur - de la sérénité, elle se surprit à ne pas trop savoir comment faire pour mettre de l’ordre dans sa tête où se bousculaient la possibilité de mourir à tout moment et l’utile et reposante nécessité de ne se convertir qu’à la vie.

 

 

-      L’épée de Damoclès n’est plus la jolie métaphore grecque que j’aimais faire valoir. Je mourrai. Mais quand ? Que je puisse au moins ranger, prévoir et remplir le temps restant, à ma convenance. J’ai toujours agi sur les choses. C’est impossible autrement.

 


 

Comment revenir à l’énergie vie ?

Comment atténuer la peur folle de ce jour maudit où elle la vit ?

Comment dédramatiser cette chose collante et implacable ?

Quand le temps fera-t-il son travail domestique de nettoyant de la mémoire et du coeur ?

Quand, de nouveau, l’oubli fera-t-il pâlir les choses ?

Quand la Vie redeviendra-t-elle ce long fleuve prometteur et fiable ?


 

Le soleil pénétra ses yeux fermés, l’aveugla. C’était une chaleur vivifiante mais trop puissante pour qu’elle puisse la supporter plus longtemps. Elle décala le transat et mit sa tête à l’ombre. Ses membres inférieurs tout pâles pouvaient, quant à eux, absorber la chaleur sans dommages et s’en faire de l’énergie. 

Le temps coulait sur elle sans qu’elle ne s’en rende compte. Ses idées contradictoires, ses pensées emmêlées, ses peurs, ses paniques, son besoin irrépressible de vie, tout cela était précisément cette chose qui faisait d’elle un membre transitoire, impermanent du fait d’Être. Sous la houlette du dieu temps. Incompréhensible ce dernier. Le grand trou insondable. Le mensonge suprême.